La reprise de DJ set (sur) écoute au Théâtre 14 confirme le style singulier et vivifiant du metteur scène Mathieu Bauer pour théâtraliser la musique. Entre divertissement intelligent et réflexion sur l’art d’écouter.

Le spectacle vivant est une grande entorse au morbide d’une pandémie. Sur scène, la distanciation (sauf celle de Brecht) n’est plus qu’un vain mot, les masques tombent, les alertes coronavirus disparaissent… On oublie les gestes barrières et on laisse contaminer son âme. On passe de l’acte physiologique à l’acte psychologique. On n’entend plus, on écoute. On ne regarde plus, on voit. DJ set (sur) écoute se veut une très belle illustration de cette victoire du désir sur le mortifère.

Savez-vous qu’un coup de feu, c’est l’équivalent de 120 décibels ? Soit le volume d’un concert de rock. Voilà le genre de chose qu’on apprend dans cette forme ni conférence ni concert. L’originalité de la proposition de Mathieu Bauer repose sur une mise en scène faisant du public un spectateur-auditeur : « J’aime les concerts qui ont à cœur une certaine scénarisation et à l’inverse les pièces de théâtre qui s’appuient sur la musique pour déployer leur sens », confiait-il dans une interview au magazine de Seine-Saint-Denis en décembre 2016. Les cinq comédiens sont aussi musiciens. Ou les cinq musiciens sont comédiens… On ne sait plus.

La figure du DJ

Sur scène, en plus d’un véritable talent de conteur ultramoderne, Mathias Girbig décline les facettes du DJ : Démon Joueur, Docteur Joie, Danseur Jubilatoire… Entre quelques lignes de basse et de claviers, La chanteuse lyrique Pauline Sikirdji, campe un personnage impeccable de froideur drôle. Le compositeur Sylvain Cartigny nous enveloppe avec un jeu de guitare habité. Mathieu Bauer lui-même dévoile un jeu de batterie puissant et tout en délicatesse. Sans oublier Georgia Stahl, dont le phrasé sensuel – anglais ou allemand – capte les oreilles comme sa présence intense capte les yeux.

Savez-vous que le philosophe Roland Barthes prônait « l’écoute flottante », celle qui invite à « laisser surgir » ? C’est qu’on ne peut résumer ce spectacle à du divertissement au bon sens du terme. Mathieu Bauer propose une réflexion sur l’art d’écouter. Le DJ devant nous n’a rien à voir avec un “ambianceur” de foules sous stroboscopes. Il est une figure de celui qui écoute, sélectionne et, surtout, partage le son qui le meut. Et puis une question clé surgit entre deux morceaux… Ou scènes… On ne sait plus : « Demandez-vous ce que vous demandez à la musique et qu’est-ce que la musique vous demande. » Évidemment.

Savez-vous ce qu’est un « vers d’oreille » ou ce que les Anglos-saxons appelleraient « haunting melody » ? Ces mélodies entêtantes, souvent issues de l’industrie du disque, hantent nos esprits jusqu’à la nausée. Comme un chewing-gum collé à nos tympans. Soyons honnêtes, nous connaissons tous ces plaisirs musicaux coupables. Non ? Serait-ce nos pulsions de consommateurs qui en redemandent toujours plus ? Ce phénomène banal est mis en scène dans une séquence au cours de laquelle le corps de Mathias Girbig se laisse jouer par un zapping de tubes archi-connus. L’envie de le rejoindre démange… Mais non. Geste barrière oblige, on reste sagement assis.

Savez ce qu’est un « auditeur-créateur » ? DJ set (sur) écoute nous fait magnifiquement entendre et voir une figure du musicien sans instrument qui se laisse jouer, sans réfléchir, par les ondes et les fréquences. Un peu comme le comédien avec le texte.

Emmanuel GAGNEROT

 



SPECTACLE : DJ set (sur) écoute

Création : Le Manège, Maubeuge
Durée 
: 1h25
Langue 
: français
Public
 : à partir de 12 ans

Conception et mise en scène :  Mathieu Bauer
Acteurs :  Mathieu Bauer, Sylvain Cartigny, Matthias Girbig, Pauline Sikirdji, Georgia Stahl
Collaboration artistique et composition : Sylvain Cartigny
Dramaturgie : Thomas Pondevie
Lumière et régie générale : Stan-Bruno Valette
Son : Dominique Bataille
Scénographie et costumes : Chantal de La Coste
Avec les textes de : Peter Szendy, Raymond Murray Schafer, Friedrich Nietzsche, Theodor Adorno, Luigi Russolo, Vladimir Jankélévitch, Roland Barthes…
Avec les musiques de : Gustav Mahler, Nino Rota, Mozart, Kate Bush, Henry Purcell, Captain Beefheart, Mathieu Bauer, Sylvain Cartigny, John Cage, Béla Bartók

Production déléguée : Nouveau théâtre de Montreuil — CDN
Coproduction :
La Pop, Les Subsistances Lyon 2016/2017

Crédits photographiques : Jean-Louis Fernandez

OÙ VOIR LE SPECTACLE ?
Spectacle vu au théâtre 14 le 7 octobre 2020.

Jusqu’au 18 octobre 2020 : théâtre 14 à Paris
10 novembre : Le Manège à Maubeuge

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