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“En ce temps-là, l’amour…” de Gilles Segal : une comédie de la vie dans un wagon de la mort

“En ce temps-là, l’amour…” de Gilles Segal : une comédie de la vie dans un wagon de la mort
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Malgré son sujet grave et douloureux, ou peut-être grâce à lui, En ce temps-là, l’amour de Gilles Segal, magnifiquement interprété par Pierre-Yves Desmonceaux, est une pièce profondément, intelligemment drôle. Une pièce qui fait se déployer toute la beauté de l’amour unissant un père à son fils. Car le père, jusqu’à la mort du fils, joue pour lui, dans le train qui les mène vers les camps de la mort, toute la comédie de la vie.

Une pièce à voir d’urgence pour les Parisiens : lundi 1er et mardi 2 avril seront les dernières à l’ Essaïon théâtre…

Un vieil homme, rescapé d’Auschwitz, s’apprête à être hospitalisé. Une valise à ses pieds, une lettre à la main, celle de son petit-fils d’Amérique qui lui envoie des photographies de son dernier-né, l’homme pense sans doute que cette belle filiation n’a tenu qu’à un fil, un fil momentanément rompu qui permit à son propre fils d’échapper aux camps de la mort. Car, et la pièce commence ainsi, « en ce temps-là, l’amour était de chasser les enfants » – afin de les sauver d’une mort certaine, inhumaine.

Alors donc qu’il se prépare au dernier voyage, le vieil homme se remémore un autre voyage, un voyage long de sept jours (les sept jours de la destruction du monde pourrait-on dire), dans un wagon à bestiaux, qui le mena au camp d’Auschwitz. Voyage durant lequel il fit la connaissance d’un père et de son fils, le premier n’ayant pas pu ou pas voulu chasser le second. Se manifestent alors, par la grâce de la sobre mise en scène et de la belle interprétation de Pierre-Yves Desmonceaux, qui joue à la fois cet incroyable père (à vrai dire, en répétant et mimant ses paroles et des gestes) et le vieil homme écrivant à son petit-fils, toute la profondeur et l’émouvante beauté des trésors d’intelligence et d’humour que le père déploie pour son fils, sachant sa mort, sachant leur mort – certaine.

Il y a quelque chose, chez ce père tout à la fois philosophe, clown et comédien (trois qualités sans doute de l’homme accompli), du Roberto Benigni de La vie est belle. C’est ainsi qu’à la descente du train, non loin du sinistre portail d’Auschwitz, il meurt en enfant, l’index et le pouce tendus pour brandir un inoffensif pistolet, l’étoile jaune arborée comme une étoile de shérif.

Celui-ci est mon fils bien-aimé

« En ce temps-là, l’amour était de mentir aux enfants », dit aussi le texte : dans l’effroyable wagon à bestiaux où s’entassent les Juifs promis à la mort, wagon saturé d’une odeur insupportable dont l’un des coins est utilisé pour recevoir les cadavres entassés, ce père que le narrateur crut d’abord fou ne demande-t-il pas à son fils s’il a fait ses devoirs, s’il s’est bien lavé les dents ? Comme si la vie pouvait continuer. Mais est-ce vraiment là mentir ?

Probablement pas car de fait, même si c’est sous une forme absurde et monstrueuse, presque parfaitement ténébreuse, la vie continue bien et il faut malgré tout la vivre, la jouer, fût-ce pour en dire la quotidienne et presque anodine horreur. Imre Kertesz a bien exprimé, dans son grand œuvre Être sans destin, cette quotidienneté de l’horreur qui, du fait précisément de son déploiement progressif et organisé, peut être perçue comme normale.

Les sept jours carcéraux qui structurent la pièce sont en tout cas un feu d’artifice de l’intelligence (le père cite et commente Spinoza, chante Bach, clame son amour de la culture allemande !) et il apparaît que l’humour est l’une des formes les plus accomplies de celle-ci. Un humour qui ne modifie pas la réalité, qui n’est donc pas une échappatoire, mais qui change le regard que l’on porte sur elle. Ainsi, lorsque le père apprend à son fils la raison pour laquelle la reine et le roi d’Angleterre ne voyagent jamais ensemble – pour éviter bien sûr qu’ils ne périssent tous deux et que le trône soit vide –, il ajoute que c’est la même chose pour « ta mère et moi : nous ne voyageons pas dans le même train ».

Au fond, ce père, sous le regard incrédule, effaré de ses « compagnons de voyage », transforme en scène de théâtre l’espace exigu qui leur est dévolu. La mise en abyme est certes parfois outrée et la « solution » qu’elle propose (rire au milieu de l’horreur) peut apparaître simpliste voire tout simplement fausse ou frelatée. Il n’en demeure pas moins qu’elle dit quelque chose de juste, d’éprouvé, de réel donc : l’homme a la capacité de donner du sens et de mettre de l’amour, de placer de l’humanité, dans les situations les plus absurdes et inhumaines. Il a la capacité d’être humain et de rappeler ses bourreaux à leur humanité, comme l’exprime la parabole du clown fusillé que le père raconte à son fils : ce clown qui, attaché au poteau d’exécution, fit tant rire les soldats que leurs fusils en tremblaient et durent s’y reprendre à de multiples fois pour achever l’amuseur.

Sobre mise en scène

L’interprétation de Pierre-Yves Desmonceaux est toujours juste et « posée » : elle l’est autant lorsqu’il incarne le vieil homme méditatif qui, à l’orée de son dernier voyage, s’adresse en pensée à son petit-fils, que lorsqu’il incarne ce père exubérant dispensant à son fils, comme un « lait paternel », sa prodigieuse intelligence et sa drôlerie communicative. Pierre-Yves Desmonceaux est donc lui-même, successivement, pathétique et drôle, léger et profond. Son costume élégant en fait un de ces vieux professeurs habités complètement par la matière qu’ils enseignent.

Également auteur de la mise en scène, il l’a voulue sobre : un jeu d’éclairage signale discrètement le passage du jour à la nuit, discrètement car seuls de maigres rais de lumière annoncent le jour aux voyageurs entassés dans le wagon obscur. D’un geste de la main passant devant son visage, en imitant le bruit du passage du train, il fait connaître la succession des jours. Elle s’achève avec le septième, lorsque le train entre en gare d’Auschwitz : « Dieu ne regardait pas, c’était son jour de repos », dit le récitant. Oui, où donc était Dieu ? La question est posée dans La nuit d’Elie Wiesel. Elle est aussi posée par En ce temps-là, l’amour.

Qui, en montrant l’ultime geste du père pour son fils, en laissant penser qu’il s’agisse d’un ultime geste d’amour, en pose une autre : « En ce temps-là, l’amour était de tuer son enfant ? ».

Frédéric DIEU



Spectacle : En ce temps-là, l’amour…

Création : 2018
Durée : 1h
Public : à partir de 12 ans
Texte : Gilles Segal (édité aux éditions Lansman)
Mise en scène et interprétation : Pierre-Yves Desmonceaux
En téléchargement : dossier du spectacle

Crédits photographiques : Eric Blaise



Où voir le spectacle ?

Spectacle vu le mardi 26 mars au théâtre de l’Essaïon (Paris)

– Du 14 janvier au 2 avril 2019 : Essaïon Théâtre (Paris)

Pierre-Yves Desmonceaux dans En ce temps là (crédits : Eric Blaise)

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