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Entretien avec Paolo Sorrentino : « Je fais toujours le même film »

Entretien avec Paolo Sorrentino : « Je fais toujours le même film »
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En 2014, Paolo Sorrentino était à Kustendorf, le festival créé et organisé par Emir Kusturica, pour parler de La grande bellezza, quelques semaines avant de recevoir pour ce même film un Oscar. Quatre ans plus tard, il y a de nouveau été invité pour recevoir des mains d’Emir le Prix Tree of Life « pour son film futur », Loro, un long-métrage sur Berlusconi qu’il a tourné cet été avec son ami l’acteur Toni Servillo, mais sur lequel il reste discret.

Il a également accompagné la rétrospective dédiée par l’événement serbe à son œuvre et pour donner, après la présentation du premier épisode de sa série The Young Pope, une des masterclasses qui sont la particularité du festival. Entretien.

Depuis votre première présence ici, avez-vous changé comme cinéaste, appris des choses nouvelles ?

À dire vrai, plus j’avance, et moins je pense savoir de choses, et pouvoir en enseigner ou en suggérer. C’est assez étrange comme phénomène : quand j’étais plus jeune, j’avais fait moins de films et j’avais un tas de conseils à donner aux autres. Maintenant que j’en ai plus à mon actif, je n’ai plus aucune certitude. Avec le temps, on a plus envie de faire des films, tout simplement, au lieu d’en parler. Il vaut mieux vivre les choses que d’en parler.

Pour ce qui est de changer, je ne crois pas, ou je ne m’en rends pas compte. C’est aussi qu’à bien y regarder, je fais plus ou moins toujours la même chose depuis mon premier film. Je me passionne toujours pour le même genre de personnage, le même genre d’histoire. D’ailleurs, si on prend le montage de mes travaux qu’a présenté Emir Kusturica à la cérémonie d’ouverture, on voit bien qu’il y a des motifs récurrents. Je fais toujours le même film.

Vous dépeignez souvent un personnage au milieu du système. Or à Kustendorf, le festival se veut précisément hors du système cinéma. Vous qui avez été consacré par ce dernier, avec l’Oscar, le trouvez-vous contraignant, étouffant ?

Non, ce n’est pas étouffant, mais gratifiant, satisfaisant. Ce n’est pas une situation qui crée des contraintes, c’est plaisant. Ce qui devient peut-être un peu plus difficile, il est vrai, c’est de choisir les projets, parce que les gens ont forcément des expectatives : on plaît parce qu’on fait un certain type de films et donc, si on change de style, on se dit que le film ne va pas plaire… Ceci étant dit, je dois avouer qu’être un réalisateur établi, c’est bien mieux que l’inverse !

Pendant la masterclass, vous avez parlé de la confiance qui doit régner sur le plateau et celle, essentielle, dans votre rapport avec l’acteur principal. Discutez-vous beaucoup du personnage central avec l’acteur, faites-vous des répétitions ?

Pas tant que ça. Je laisse faire le scénario, qu’il soit le lieu où l’acteur va comprendre ce qu’il doit faire, et je lui demande de me dire ce qu’il a compris du personnage. En général, les acteurs comprennent dès le scénario. S’ils n’ont pas tout compris, j’explique certaines choses, mais pas trop. J’essaie de créer sur le plateau une atmosphère qui va amener l’acteur à jouer comme je l’espère, c’est plus ou moins comme ça que ça se passe.

Quant aux répétitions, je n’en fais presque jamais, seulement quand les acteurs me le demandent. Je n’aime pas les répétitions, parce qu’elles enlèvent un peu de fraîcheur à ce qui va se passer sur le tournage. Je préfère aller sur le plateau et voir ce qui va se passer. C’est beau, d’arriver sur un tournage et de se laisser surprendre. Pour moi, c’est mieux. Pendant mes premières années en tant que réalisateur, je ne faisais pas ça. À présent que je connais mieux le métier, je n’hésite pas : je vais sur le tournage et je change des choses, y compris en fonction de ce qui va se passer ce jour-là.

Étonnant que vous fassiez cette place au réel, compte tenu de votre préférence pour l’invention, par opposition au naturalisme, et de l’impression de metteur en scène démiurge qui se dégage de vos films ?

Je continue tout de même à contrôler ce qui se fait sur le plateau, mais tout n’est pas établi d’avance. Je laisse le tournage m’influencer, en somme. Cela arrive tout le temps : des figurantes arrivent, un visage vous plaît… À ce stade, je commence à écrire des répliques pour la figurante. Cela se produit très souvent, surtout dans les scènes avec beaucoup d’acteurs.

Et comment travaillez-vous entre deux films, quand vous ne faites pas de films ?

Quand je ne fais pas de films, je ne fais rien. Mon idée est que si je ne fais rien, tôt ou tard, une série d’éléments vont m’apparaître dont je pourrai me servir pour faire un film. Je préfère ne pas chercher à toute force. Les films, pour ainsi dire, arrivent d’eux-mêmes, il ne faut pas trop chercher. À un certain stade, on ne peut pas ne pas faire ce film, on doit le faire.

Kusturica a dit pendant la cérémonie d’ouverture qu’ici, au festival, de grands cinéastes rencontrent ceux qui seront plus tard de grands cinéastes. C’est quoi, pour vous, un « grand » cinéaste ?

Pour moi, un grand cinéaste a un univers poétique, un monde poétique auquel tout son travail renvoie, un univers complet – complet ou qui continue de se compléter. Le grand cinéaste est celui qui exploite cet univers poétique au moins dans quelques films, ou dans un seul film, mais qui serait un chef-d’œuvre.

Vous avez cité trois films (8 ½, Il était une fois en Amérique et Taxi Driver), ainsi que Voyage au bout de la nuit de Céline. De quoi d’autre se compose votre univers poétique ?

Ce n’est pas facile de cerner tous les éléments dont se compose l’univers poétique d’un réalisateur. Il réunit tout, toutes les expériences qu’il a jamais faites. Il comprend ce qu’on a pu vivre, notre enfance. Pour moi, il puise plus dans l’enfance, la vraie vie, que dans le cinéma ou la littérature.

Que diriez-vous au jeune Sorrentino ?

Que le plus difficile, c’est… qu’il faut cultiver son enthousiasme. Ce n’est pas facile d’avoir toujours le même enthousiasme que quand on était jeune. Il y a travail à faire, pour le conserver.

Propos recueillis par Bénédicte PROT

 



 

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