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Éoliens contre Diésélistes : l’Économie Sociale à l’épreuve des Gilets Jaunes

Éoliens contre Diésélistes : l’Économie Sociale à l’épreuve des Gilets Jaunes
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Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur des sujets notamment en lien avec l’ESS.



[Tribune libre]

À l’heure où j’écris ces lignes, nul ne sait à quoi aboutira le mouvement des « Gilets Jaunes », après trois samedis de démonstration de force. Si l’ensemble des commentateurs a été pris de court, les interprétations et explications se sont rapidement accordées autour de l’idée, déjà théorisée depuis un certain temps, de la « France périphérique », délaissée et déclassée, opposée à la « France des métropoles », regroupant des populations aisées « gagnantes de la mondialisation ».

Cette ligne de fracture est d’une pertinence indiscutable. Mais comme toute théorie qui emporte un consensus quasi-général, elle rencontre vite ses limites, car on va l’utiliser à tort et à travers. Il y a des privilégiés dans les campagnes et des pauvres dans les grandes villes ; et surtout, il n’y a que de vagues similitudes, plus obscurcissantes qu’éclairantes, entre les différents termes censés désigner une même réalité : la France de Johnny, les petits Blancs, la France qui souffre, la France des laissés-pour-compte, la plèbe, la France des smicards, la France d’en bas, les classes moyennes inférieures, le pays réel, ou plus méchamment les beaufs, les sans dents ou ceux qui ne sont rien. Tout cela ne saurait se confondre.

Mieux vaut encore en rester à ces termes piégeux, généraux mais consacrés, que sont le peuple et les élites, car dès qu’on cherche à affiner, on tombe dans la sociologie de bazar. Et c’est une tout autre question que de savoir comment, et pourquoi, l’étincelle a jailli à ce moment, de cette manière, et s’est propagée en un incendie fulgurant que personne n’imaginait possible.

Pour ma part, je ne puis que constater, sans aucun plaisir mais je dois dire sans grand étonnement, que l’Économie Sociale s’est montrée jusqu’ici totalement absente du mouvement des Gilets Jaunes et qu’elle n’a en rien cherché à le comprendre ni à se positionner par rapport à lui. Et cela m’irrite.

Pourtant, l’Économie Sociale ne proclame-t-elle pas en permanence sa vocation première de servir le peuple ? Mais il semble qu’elle n’ait en vue qu’un autre peuple, tout différent de celui qui travaille et n’arrive pas à joindre les deux bouts. Les peuples qu’elle chérit et qu’elle idéalise, celui des donateurs, celui des bénéficiaires, celui de ceux qui entreprennent autrement, semblent appartenir à un autre monde, un monde fantasmé où les impôts sont bienfaisants et où les factures sont compensées par des subventions…

Ira-t-elle à la rencontre de ce peuple qu’elle n’a pas choisi mais qui n’en existe pas moins ?

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Peut-être a-t-il effectivement suffi de l’annonce d’une nouvelle augmentation du prix de l’énergie, en particulier du carburant routier, pour mettre le feu aux poudres. Mais on en serait resté à quelques pétitions en ligne si l’amorce de fulminate ne baignait pas déjà dans un océan d’exaspération latente, contenue jusqu’à l’extrême et dont personne n’avait pris la mesure. Je pense que le prétexte invoqué pour justifier ces hausses de tarif, à savoir le climat, la pollution, les engagements pris lors de la COP21 ou la loi sur la transition énergétique, ne doit pas être sous-estimé.

Quand l’État utilise ces arguments, il feint de croire que l’écologie est restée consensuelle, et que chacun partage avec la même bonne volonté le désir de disposer d’un environnement plus propre, d’eau pure et d’air pur, d’une nature préservée et de villes plus agréables à vivre. Or l’on voit très bien que ce n’est plus le cas : l’écologie est devenue conflictuelle, elle divise, elle punit, elle menace.  Surtout quand approche l’échéance annuelle d’une nouvelle COP, les alarmes se font de plus en plus apocalyptiques, et les médias à l’unisson nous enjoignent de redoubler d’efforts et de sacrifices.

Or ce qui a été accepté pour le prix du tabac ne peut l’être pour l’énergie et pour la voiture. On peut s’arrêter de fumer, du moins certains y parviennent ; mais on ne peut pas vivre sans voiture. Du moins pour une large fraction de la population, à qui il est proposé un calendrier qui ressemble à un programme d’extermination : en 2020 on vous coupera un bras, en 2030 le deuxième, et en 2040 on vous coupera les deux jambes. Et ça ne suffira peut-être pas pour sauver la planète, on sera sans doute obligés de durcir ces mesures si vous n’êtes pas assez raisonnables.

Au clivage caricatural entre ruraux défavorisés, contraints de prendre leur véhicule à moteur pour aller travailler, et ce pour un salaire de misère, et bobos urbains friqués se déplaçant en trottinettes électriques, se superpose une rupture, qui ne s’était encore jamais exprimée avec autant de netteté, entre les zélateurs d’un nouveau Baal exigeant toujours plus de sang et de larmes, et la masse de ceux qui sont promis à être enfournés dans la gueule du monstre.

Risquons-nous, en ce théâtre symbolique, à nommer les personnages. Nous avons d’un côté les éoliens, aile marchante des élites, sûrs de détenir la Vérité, entendant l’imposer à tous et par tous les moyens ; et de l’autre, les diésélistes, noyau dur du peuple, plus ou moins sceptiques sur ce qu’on leur raconte, rechignant à se laisser mener à l’abattoir.

Ce n’est pas qu’une simple question de pédagogie politique, de communication, d’explication. Il y a dans nos sociétés une réelle résurgence des dévoiements les plus barbares des religions primitives, qui font fi de la moindre rationalité et, bien entendu, de la plus élémentaire démocratie. Dès lors, il est sain et salutaire que les diésélistes se révoltent et appellent le peuple tout entier à tenir tête aux terrifiants éoliens. La suite dans votre jeu vidéo préféré !

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Or l’Économie Sociale semble s’être rangée, avec armes et bagages, dans le camp des éoliens. Elle n’avait cependant, à mon sens, rien à y gagner, ni reconnaissance, ni a fortiori adhésion. Elle en a adopté le discours, mais elle est restée, dans ce monde de nouveaux loups, confidentielle et inaudible. Elle a surtout perdu en passant par pertes et profits le monde des diésélistes, car c’est là que dort le sel de la Terre, dont le réveil a peut-être sonné. Et, bis repetita, cela m’irrite.

Mais je ne veux pas confondre l’Économie Sociale avec les institutions qui la représentent, avec ceux qui parlent en son nom. Ce que j’ai exprimé plus haut ne vise que ceux-ci, non la réalité des millions de sociétaires et de coopérateurs qui peuplent la France et dont beaucoup se sont retrouvés sur les ronds points et les barricades et, je l’imagine, en proportion bien plus importante que d’autres.

Car je garde, quels que soient les propos tenus ça et là par suivisme et opportunisme, toute ma confiance dans la capacité de l’Économie Sociale à jouer la concorde plus que la division et la solidarité plus que l’affrontement. Ce n’est pas la cléricature sanguinaire qui veut s’installer aux commandes de l’écologie qui y parviendra. Le chemin sera long et semé d’obstacles, mais une des premières étapes à franchir d’urgence, c’est de remettre l’Économie Sociale au service du peuple, de tout le peuple, de lui ouvrir les yeux sur ceux qui en ont le plus besoin, au lieu de continuer à les enfoncer par son dédain et à ne faire les yeux doux qu’à ses anges exterminateurs.

Philippe KAMINSKI

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