… et surtout la santé !

Des vœux pour 2021 peuvent-ils ressembler à ceux pour 2020 ? Je pense évidemment, ici, au monde du spectacle, voire des arts. Ce sera quoi être artiste, être écrivain, être intellectuel en 2021 ? Année épidémique. Plus simplement, ce sera quoi faire du théâtre, de la danse, écrire… Je me dis qu’il faut bien y penser, au moins un peu, là, comme ça, à chaud. Même sans vraiment savoir. Si je veux parvenir à formuler des vœux.
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… et surtout la santé !

« Après, ce ne pourra plus être comme avant. » L’affirmation a explosé, dans notre monde du spectacle, dès le début de l’épidémie : pour beaucoup, cette situation devait être l’occasion d’une remise en cause de logiques de fonctionnement d’un système, dans le monde artistique, vécu comme injuste dans ses rapports de domination, de hiérarchie, d’exclusion et de sélection. Parfois caduque.

Dans le même temps, il fallait des mesures d’urgence pour faire face aux brutales fragilités artistiques, professionnelles, économiques.

En conséquence trois préoccupations imposées : garantir une rémunération, garantir des emplois, sauvegarder les projets par le report des programmations précédemment engagées. À cette urgence matérielle s’est progressivement ajoutée une nécessité tout aussi vitale : faire notre métier, jouer, créer, retrouver le public.
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… et surtout la santé !

Envahis par l’inquiétude et le souci de l’immédiat, nous ne nous sommes pas souciés des contradictions possibles entre certaines de ces attentes.

Ainsi, souhaiter, en même temps, qu’après ce ne soit plus comme avant et, en même temps, demander d’immédiatement sauvegarder les projets existants, mérite, pour le moins examen. Que la solution soit le report des programmations entraînera une forme de reproduction de la situation antérieure. Comment, après, changer l’état des choses si, dès maintenant, on en reproduit les conditions ?

En outre, afin d’espérer rattraper ce qui est perdu, est demandée, par beaucoup, l’organisation la plus rapide de moments de présentations de spectacles à des programmateurs et producteurs, concentrés dans le temps et dans l’espace. Ce que l’on pourrait nommer des festivals. Cela a des conséquences multiples : repenser de façon impromptue des festivals sous une forme raccourcie ; combiner l’exigence de multiplier, voire d’accélérer la présentation des propositions artistiques abandonnées ; articuler ces festivals de rattrapage avec les festivals habituels correspondant à des logiques déjà établies. Tout ceci entraînant, pour les lieux et institutions, une difficulté de reconstruire les programmations prévues…

Dans ce contexte, la probabilité est de voir se renforcer une sorte de festivalisation de la vie artistique, dans ce qu’elle a de plus négatif : l’esprit de marché, de concurrence, donc de rancœur. Sans compter qu’il va falloir trier. Cela va renforcer le pouvoir de sélection des institutions et lieux : il va leur falloir choisir entre tout ce qui est à reprogrammer

Tout ce que, précisément, l’on ne souhaiterait plus voir, dans le désir qu’après ce ne soit plus comme avant.

Un autre élément pervers se fait déjà sentir : ce que je nommerais l’effet pitch. On voit se multiplier les propositions de présentations « en 5 minutes » de spectacles, de projets devant des acheteurs-producteurs-programmateurs-subventionneurs-financeurs.

Autrement dit, cette compréhensive attente de changement pour l’après ne va-t-elle pas être recouverte par ce rouleau compresseur d’une compréhensive urgence de survie ?

Il conviendrait, j’en formule le vœu, que puisse s’organiser collectivement une réflexion sur cet après en dépit de la pression de l’urgence. Je souhaiterais que cette urgence ne soit pas un obstacle mais un moteur pour cette réflexion. Je pense que cela est possible, que l’on peut sortir de ce que nous vivons comme une dissonance, à condition que des initiatives immédiates d’échange, de circulation des idées soient rapidement proposées et organisées. Sinon, l’après sera comme avant. Voire aggravée, les fragiles ayant été éliminés, les élus étant sauvés, le pouvoir des institutions conforté par leurs initiatives, réelles, de sauvetage.
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… et surtout la santé !

J’ai mentionné cette vague qui enfle : le besoin de jouer, de créer, de rester en rapport avec les publics. Certaines équipes, des artistes, des lieux, des techniciens et techniciennes, des administratrices et administrateurs, sont embarqués dans un mouvement qui invente, expérimente des solutions pour l’ici et maintenant. Ils créent, parfois bricolent, des situations, en tous cas les expérimentent, avec ou contre les contraintes.

La spécificité de ce mouvement, même quand il s’appuie sur des pratiques connues, est d’être souvent qualitatif : il explore souvent des formes à la différence de la simple re-programmation. Quelquefois ce sont des circuits de diffusion qui s’inventent.

Parfois les mêmes artistes suivent les deux buts : être reprogrammés et expérimenter ; aucun n’est moins légitime que l’autre, bien entendu. Le problème n’est pas là.

Certaines initiatives sont provoquées, soutenues, financées par des institutions. D’autres se font en marge et dans la débrouille, inventant leurs propres règles.

Cela va de la vidéo en direct, ou enregistrée, à des propositions en présence d’un public à distance, ou disséminé, ou limité, dehors ou dedans, dans des théâtres ou chez des particuliers…

S’il est important que cette dynamique inventive se poursuive, cela ne doit pas oblitérer les questions qu’on ne peut éluder et que, pas plus que précédemment, il ne faudrait différer.

Quand une institution est à l’initiative, quelle logique artistique, financière, politique, sociale est à l’œuvre, en fonction de quels impératifs, pour quels objectifs ? Est-ce une réponse à court terme ? Ou bien s’inscrit-on dans une perspective ? Quel est leur intérêt d’institution ?

Quand il s’agit d’une équipe, d’artistes, qu’est-on en train de fabriquer, dans le langage artistique, dans le rapport aux spectateurs, dans le rapport aux institutions, pour le statut de l’artiste ?

La question artistique du rapport de la scène avec l’image numérique est maintenant ancienne. Que signifie son actuelle accélération ? Quelle est sa portée ?

S’agissant des enjeux artistiques de ces démarches, de leurs conditions de production, de diffusion, de réception, peu se dit. Sinon un début de commentaires sur l’avenir de la diffusion numérique du spectacle vivant. Que signifie une relation virtuelle du spectacle aux publics, au spectateur ? Quel sens cela a-t-il de prétendre ainsi à un moyen de démocratisation, par exemple ? Pour qui ? Qu’en font les politiques culturelles ? Pour quel modèle de la culture, de l’art ? De la société ?
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… et surtout la santé !

J’ai écrit ces quelques lignes pour me permettre de formuler des vœux. Je souhaite que, malgré la situation d’urgence qui s’impose au monde du spectacle, nous acceptions qu’une certaine distance à l’action est nécessaire si l’on veut éviter que, de ces années épidémiques, ne sortent, d’une part, un renforcement d’une situation de domination institutionnelle et économique que, précisément, nous souhaitons voir changer, d’autre part, une évolution de l’art vers le virtuel, que nous ne maîtriserions pas car nous le vivons comme une réponse imposée par les circonstances, enfin des relations aux publics réduits à des spectateurs séparés, relations vidées de leur puissance symbolique et sociale.

Et, surtout, la santé !

Michel SIMONOT

Sociologue et dramaturge

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Crédits photographiques : Maïlys Gelin / Profession Spectacle