Forums “Entreprendre dans la culture” : l’échec d’un succès

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La culture, cette marchandise comme les autres… Derrière le succès des forums “Entreprendre dans la culture” se cache cette terrible perte de sens : le champ culturel est réduit au seul marché. Car parler de secteur culturel, c’est hélas réduire la culture à des objets marchands et les personnes à des consommateurs individuels. Est-ce vraiment cela, l’avenir que nous souhaitons ?

Le succès des forums “Entreprendre dans la culture”, initiés par le ministère de la Culture, ne se dément pas : 4 jours pour exporter, trouver des financements (dont 400 millions de financement public), pour bien vendre, conquérir la toile, trouver et fidéliser de nouveaux clients appelés « publics ». D’un atelier à l’autre, il ne manque pas d’outils pour que le secteur culturel revive.

Le futur de la culture est dans l’entreprise

Ce qui est remarquable, c’est que cette ambition de produire et de vendre des biens et services culturels est partagée par tous les acteurs du secteur culturel : grandes entreprises ou petites, lucratives ou coopératives ESS… Même les associations de personnes solidaires n’échappent pas à ce destin entrepreneurial. Avec les forums “Entreprendre dans la culture”, tous sont unis pour affirmer que le « secteur culturel » a les clés du futur de la culture dans notre pays.

Si la finalité entrepreneuriale est unique, il y a quand même une hiérarchie affirmée par la politique publique du ministère dit de la culture : puisqu’il faut être « entrepreneur », autant le faire bien et, par conséquent, être compétitif, notamment pour bien placer la France sur les marchés mondiaux. On lit, ainsi, « qu’en 2020, la Banque Publique d’investissement a lancé le Plan Touch, un continuum de financement, d’investissement et d’accompagnement destiné à accompagner la croissance des industries culturelles et créatives (ICC) en France et à l’international. » Au total, « plus d’1,45 milliard d’euros » !

Et la ministre est venue confirmer la priorité de la « stratégie nationale d’accélération des industries culturelles et créatives » dotée de 400 M€ sur 5 ans (2021-2025). La sobriété attendra ! Cette stratégie « vise à renforcer la solidité et la compétitivité des entreprises de la filière, accélérer le développement de la nouvelle économie numérique en matière culturelle, soutenir la projection de la filière des industries culturelles et créatives françaises à l’international, accentuer l’inscription des industries culturelles et créatives dans les dynamiques de transformation territoriale, accompagner la filière ICC pour devenir référence en matière de responsabilité environnementale. »

Bien sûr, rien n’interdit de produire autrement des produits culturels ; chacun peut bricoler à sa façon une coopérative ESS ou créer une asso solidaire, mais, dans ce cas, le soutien public est plutôt discret ! Quelques emplois aidés suffiront ! En sortant du forum, il apparaît plus raisonnable, et moins archaïque, que l’association devienne une entreprise compétitive. Chacun doit le comprendre : grand ou petit, lucratif ou associatif, il faut d’abord faire sa place dans le « champ culturel », devenu synonyme de « marché culturel ».

On ne peut nier qu’avec ces forums “Entreprendre dans la culture”, le pragmatisme l’emporte, ce qui répond aux besoins des acteurs. Satisfaction générale ! Culture et économie unies pour la vie !

Pourtant, il y a manifestement une perte de sens sur ce chemin du futur de la culture.

Le sens perdu de la Culture

La disparition du sens se voit à l’œil nu : ce qui est dit pour les biens et services culturels, dans ces forums, se dit exactement de la même manière que pour toute autre marchandise (vendre à l’export, crédits et finances, stratégies de marques et marketing, durabilité, égalité dans l’entreprise, ESS, etc.). Ici, le secteur s’appelle « culturel », mais il ne revendique aucune spécificité d’intérêt général.

Il n’a plus aucun sens politique particulier… au point que les organisateurs ont oublié que, depuis 2001, les accords UNESCO sur « la diversité culturelle » affirment haut et fort que la culture n’est pas « une marchandise comme les autres ». Dans ces forums, la marchandise culturelle s’affirme exactement comme les autres ! La notion de « culture » n’est jamais précisée, le sens s’est envolé. Le secteur culturel ne sait pas dire l’enjeu spécifique de la culture pour notre humanité commune.

Les accords UNESCO sur la diversité culturelle sont pourtant clairs : si la culture n’est pas une marchandise comme les autres, c’est parce qu’elle est « porteuse de valeur et de sens ». Il est écrit que le « contenu culturel » de ces produits « renvoie au sens symbolique, à la dimension artistique et aux valeurs culturelles qui ont pour origine ou expriment des identités culturelles«  (Convention UNESCO 2005 sur la protection et la promotion de la diversité des expressions). Les forums l’ignorent ; les seules fois où le mot « diversité culturelle » est prononcé, c’est à contre-sens, à la place du mot « variété des catalogues » de produits à vendre aux consommateurs, jamais comme expression de valeurs culturelles et de sens symboliques !

Le sens a tellement disparu du secteur culturel qu’on mesure son importance par les chiffres d’affaires et le nombre d’emplois, aucunement par la valeur culturelle ! Un mauvais film qui se vend bien est d’une grande importance culturelle ; un artiste génial qui ne crée pas d’emplois est un inconnu pour cette culture du secteur dit « culturel » !

Oublié Malraux pour qui, « tôt ou tard, l’usine de rêves vit de ses moyens les plus efficaces qui sont le sexe et le sang ». Bravo à l’hypocrisie d’un ministère dit de la culture qui continue de faire croire qu’il s’occupe « des œuvres capitales de l’humanité » alors que son souci premier est seulement la conquête des marchés par les « usines de rêves » devenues ICC, industries culturelles et créatives.

Où est l’erreur de sens ?

Dans toute cette histoire de culture devenue « secteur culturel », où est l’erreur de sens ?

Elle est dans l’acceptation générale que la culture est matérialisée dans des objets.

Un livre est un objet culturel. Un concert est un objet culturel. Un monument historique est un objet culturel… C’est pratique : il suffit de voir l’objet pour voir la culture, de suivre un cours d’EAC pour avoir de la culture, de visiter un musée pour partager la culture commune, de fréquenter un spectacle pour fusionner avec la culture des autres. Cette culture incorporée dans des objets serait même un « commun » ; j’ai aussi lu que consommer des marchandises du secteur culturel améliorerait le « lien social » et le « vivre ensemble ».

Peut-on vraiment croire à ce miracle d’objets qui seraient culturels par eux-mêmes ? Des objets qui auraient une valeur culturelle pour toute personne qui les achèterait ? Où est le pragmatisme de cette fable ? L’objet culturel (ou plutôt l’objet du « secteur culturel ») ne garantit jamais qu’il soit « culture » : on peut s’ennuyer à un spectacle, rester imperméable aux œuvres du centre d’art, être indifférent aux cours d’EAC ou pilonner 28 000 tonnes de livres chaque année ! Il suffit d’aller sur n’importe quel vide-grenier pour trouver des objets qui n’ont de culture que le nom et qui n’ont d’autres sens que de finir à la déchetterie !

L’idée même de secteur culturel est une absurdité culturelle pour la famille humaine, puisque la culture, incorporée dans des objets, réduit les êtres humains à ne jouer que le rôle de consommateurs individuels.

Ferons-nous la culture de l’humanité de demain, sur cette planète meurtrie, avec des individus consommateurs ?

On peut mieux comprendre cette interrogation si l’on admet que la planète est en danger et qu’il faudra bien que les êtres humains prennent de bonnes décisions pour éviter le pire. La famille humaine devra prendre ses responsabilités vis-à-vis des humains comme des non-humains, des vivants comme des morts, pour espérer que les prochaines générations puissent vivre en liberté et en dignité comme êtres de conscience et de raison. Il faudra donc que chaque membre de la famille humaine change d’état d’esprit, change de « culture », pour qu’ensemble, malgré nos pratiques, nos intérêts, nos récits, nos imaginaires différents, nous ayons l’espoir d’un avenir acceptable de notre planète. Ce n’est pas avec la culture du secteur dit culturel, réduit à produire des biens pour le bon plaisir des consommateurs, que ce défi pourra être relevé.

En tout cas, il ne suffira pas de décarbonner les entreprises culturelles pour assurer la durabilité de la planète, même si cela sera aussi nécessaire que pour le reste des activités humaines.

Le futur du secteur culturel n’est pas l’avenir de la culture

Le défi culturel de la planète est ailleurs que dans les objets du secteur dit culturel ; la première responsabilité culturelle publique ne peut plus être sectorielle et marchande.

Elle est politique : elle est de favoriser les interactions entre les infinies manières de penser, d’imaginer, de douter, d’affirmer ses vérités et de vivre l’humanité des autres. Exprimer aux autres son humanité devient la définition de ce qui vaut et fait culture pour la famille humaine, selon l’ONU, à travers le comité chargé du suivi du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC), dont l’inspiration est très clairement puisée dans le travail du groupe de Fribourg et la Déclaration sur les droits culturels (je renvoie ici à mon livre Droits culturels : enjeux, débats, expérimentations, paru aux éditions Territoriale).

La responsabilité culturelle publique devient de favoriser l’évolution des mentalités pour que chaque personne, libre et digne, soit reconnue dans son humanité autant qu’elle reconnaisse l’humanité des autres, toujours plus autonomes, toujours plus émancipées. Mettre en relation bénéfique des personnes dont les mentalités sont différentes, pour, malgré tout, faire « humanité ensemble », telle est la tâche d’une politique culturelle nécessaire pour que la famille humaine prenne des décisions responsables pour l’avenir de planète.

Alors, l’association entre des personnes solidaires devient centrale comme modalité de relations de qualité d’humains à humains. Elle ne peut pas être caricaturée et classée en « entreprise culturelle » vendeuse d’objets culturels sur des petits marchés négligeables.

Alors, au-delà de leurs intérêts particuliers, les entreprises culturelles lucratives ont à s’interroger sur ce qu’elles apportent à l’expression de l’humanité des personnes. À mon sens, une piste intéressante pour retrouver la culture comme « expression de l’humanité » serait que l’entreprise prenne au sérieux la RSO – responsabilité sociétale des organisations. Il faudrait, toutefois, que les critères de la RSO évoluent pour que l’enjeu d’humanité, c’est-à-dire de respect des droits humains fondamentaux (liberté, dignité, conscience, raison, etc.) de soi et des autres, puisse être mieux formulé dans les consignes.

Il serait temps d’initier d’autres forums culturels plus responsables que ceux du pragmatisme marchand. Des « forums des relations pour faire humanité ensemble » s’imposent pour espérer, dans le cadre universel que balisent les valeurs des droits humains fondamentaux, concilier les libertés d’être et de faire récit (de soi et des autres), si souvent inconciliables.

Jean-Michel LUCAS

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Docteur d’État ès sciences économiques, Jean-Michel Lucas allie, dans son parcours, enseignement – comme ancien maître de conférences à l’Université Rennes 2 – et pratique : il fut notamment conseiller au cabinet du ministre de la culture, Jack Lang, et directeur régional des affaires culturelles. Il collabore régulièrement au journal Profession Spectacle depuis janvier 2017.


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Photographie à la Une : Forum Entreprendre dans la Culture 2019
Crédits  : Pierre Gelin-Monastier

 



 

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1 commentaire

  1. Bonjour,
    Je vous invite alors chaleureusement à notre forum en Bourgogne Franche Comté à venir discuter le 25 novembre prochain avec Mourad Mabrouki, Patrick Bouchain, Joëlle Zask pour ne citer que 3 de nos intervenants. Pour vous dire que nous échangerons avant tout sur comment retrouver la culture comme « expression de l’humanité». La RSO est un pilier de notre action et cela guide notre programmation du forum. Au plaisir de vous accueillir prochainement à Dijon.
    Bien à vous, Aurélie pour l’équipe de La Coursive
    https://www.la-coursive.fr/entreprendreculture-bfc

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