La Messe grecque de saint Denis est une œuvre très originale, intemporelle et magnifique. À découvrir d’urgence, en particulier pour ceux qui n’espèrent plus trouver de choc esthétique et musical dans la production discographique actuelle !

Qualité musicale : 8 / 10
Qualité sonore : 9 / 10

La messe des Paroisses de François Couperin (1668-1733), alternant plain-chant et orgue, figure, avec sa messe des Couvents parmi les grands classiques de la musique baroque pour orgue. Grands classiques entendus maintes fois au disque, avec plus ou moins de bonheur.

Mais qu’apporte donc cet enregistrement à une discographie pléthorique, qui a déjà ses références établies ? Aussi étonnant que cela paraisse, ce nouveau disque n’est à nul autre pareil et se révèle littéralement extra-ordinaire.

D’abord, le propos n’est pas centré exactement sur la messe des Paroisses, mais sur une messe grecque de saint Denis qui excite notre curiosité. C’est bien l’intention de Frédéric Tavernier-Vellas dans cet enregistrement que de nous plonger dans une tradition musicale française ni plus ni moins que millénaire, et pourtant totalement méconnue, dans laquelle se coule la messe des Paroisses.

Denys l’Aréopagite, converti par saint Paul, est considéré comme le premier évêque d’Athènes. A partir du IXe siècle, à la faveur d’une confusion historique dont le Moyen-âge est coutumier, les Parisiens l’ont aussi identifié à leur premier évêque, Denis de Paris, mort décapité à Montmartre pendant la persécution de Valérien en 272. Selon la légende, Denis décapité se serait relevé et aurait porté sa tête pendant plusieurs mètres. C’est cette identification de l’évêque de Paris au disciple athénien de saint Paul qui est à l’origine du culte rendu à saint Denys l’Aréopagite.

La Messe grecque de saint Denis a ainsi été chantée depuis le Moyen-âge lors de la fête liturgique de Saint-Denis par les moines de l’abbaye de Saint-Denis. La particularité de cette œuvre est qu’elle était intégralement en langue grecque en l’honneur des origines supposées de saint Denis. Comment est-il possible que cette messe ne nous soit pas connue aujourd’hui ? L’explication est malheureusement simple : en 1790, lorsque l’Assemblée constituante supprime les ordres religieux, l’abbaye est fermée, pillée, et l’église abbatiale transformée en temple de la Raison. La Révolution française a donc sonné le glas de la messe de saint Denis. C’est tout le mérite de cette reconstitution que de nous faire revivre cet office disparu depuis deux siècles.

Mais que vient faire la messe des Paroisses dans une messe médiévale, me direz-vous ? C’est là qu’intervient le poids de l’histoire. La messe de saint Denis a été chantée sans interruption pendant un millénaire, mais son contenu a varié au cours des siècles. Tout en restant continuellement chanté en grec, le chant « grégorien » du début s’est fait plain-chant à partir de la Renaissance, et la période baroque a vu l’orgue venir renforcer la solennité de l’office. La messe des Paroisses était ainsi parfaitement en adéquation avec le plain-chant grec habituel pour la version de la messe grecque au temps du Roi-soleil ici enregistrée.

Enfin, et ce n’est pas le moindre des mérites de cet enregistrement, l’interprétation est somptueuse. Pauline Koundouno-Chabert fait sonner l’orgue de l’abbaye de Sylvanès comme jamais on ne l’avait entendu. La profondeur et le hiératisme de sa musique sont réellement inédits dans la discographie de la messe des Paroisses, qui trouve ici sa version de référence quant à l’intériorité et la musicalité qu’elle dégage, servie par une prise de son d’un naturel et d’une pureté confondants. Le rythme, souvent plus lent que les versions traditionnelles, est mis au service de la déclamation du texte que l’orgue est censé prononcer, puisque l’instrument alterne les versets avec les chanteurs.

Quant aux Solistes de la musique byzantine, ils se présentent ici dans une configuration à cinq chanteurs, dont trois chantres grecs. Le chant est viril, engagé, mais mélodieux et expressif, et on perçoit l’héritage de la messe médiévale à chaque intervention, ou, plus exactement, on s’aperçoit que ce chant liturgique est finalement intemporel et qu’il touche au cœur de l’auditeur.

L’ensemble donne une œuvre très originale, qui offre comme un écrin pour cette magnifique messe des Paroisses. À découvrir d’urgence, en particulier pour ceux qui n’espèrent plus trouver de choc esthétique et musical dans la production discographique actuelle !

Prise de son : La prise de son DSD de Marian Van Hemel réussit le tour de force de capter l’orgue de l’abbaye de Sylvanès de manière magistralement naturelle, équilibrée et pure. On trouve sans doute ici la démonstration audible de tout ce que le format Direct Stream Digital, quand il est bien mis en œuvre, peut apporter (le disque est d’ailleurs annoncé comme disponible en téléchargement dans plusieurs formats haute définition, dont le DSD). Les timbres captés sont superbes et très variés et on ne se lasse pas d’écouter chez soi cet orgue tout en pouvant parfaitement s’imaginer dans l’acoustique de l’abbaye. La belle prise du son du chœur parvient à donner une image globale sans gommer les individualités de chacune des voix de soliste qu’il comprend, et donne une majestueuse réplique à celle de l’orgue.

Marc de RIEVAULX

 

Messe grecque de saint Denis
Pauline Koundouno-Chabert, orgue de l’abbaye de Sylvanès
Les Solistes de la Musique Byzantine
Frédéric Tavernier-Vellas
PSALMUS PSAL033

 

PSALMUS PSAL033 Messe grecque de saint Denis François Couperin



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