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Interview. Philippe Faucon : raconter la douleur sourde et muette de l’exil

Interview. Philippe Faucon : raconter la douleur sourde et muette de l’exil
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Mercredi sort en salles Amin, nouveau film du réalisateur français Philippe Faucon, deux ans après Fatima, qui avait fait sensation au festival de Cannes, à la Quinzaine des réalisateurs. Fidèle à ses valeurs de simplicité et de justesse, il évoque la genèse de ce nouveau film limpide sur un Sénégalais travaillant en France sans sa famille.

Pourquoi avoir choisi ce nouvel angle pour continuer à traiter la thématique de l’immigration qui irrigue toute votre cinématographie ?

C’est un sujet qui a été apporté par Yasmina Nini-Faucon, une histoire qui fait partie de son roman familial. En en parlant avec elle et avec d’autres amis qui, comme nous, sont issus de parents ou de grands-parents venus en France sans être français ni parler le français, nous nous sommes rendu compte que l’histoire que raconte le film était récurrente, presque inhérente aux différentes immigrations qui se sont succédé, par exemple dans les années 60 avec l’immigration italienne ou dans les années 70 avec l’immigration maghrébine. Dans les années 60, l’Italie, c’est un pays qui est loin pour les gens qui immigrent en France afin d’apporter leur force de travail, et quand on y retourne, c’est plus d’une journée de train, et une journée de plus pour retrouver ses proches quand on vient d’un petit village perdu. Donc ces gens ne retournent pas souvent chez eux et vivent des séparations qui paraissent presque inhumaines, sans voir pendant de longues périodes, parfois de près d’un an, leurs proches, leurs femmes, leurs enfants qu’ils ne voient pas grandir et qu’ils retrouvent différents. Et quasiment par la force des choses, il est arrivé que certains, pendant les périodes de séparations, aient des histoires, des rencontres durables ou passagères, et quelquefois même d’autres enfants dans le pays où ils travaillaient. Nous nous sommes donc dit que c’était une donnée essentielle, vitale, de cette condition, et que la raconter, c’était ce qui racontait le plus profondément l’exil, la séparation. Nous avons cherché à savoir comment les choses se passaient aujourd’hui et cela concerne maintenant plutôt l’immigration sub-saharienne, principalement des pays comme le Mali, le Sénégal, la Mauritanie, avec des hommes qu’on retrouve dans des foyers d’hommes seuls et menant des existences d’hommes seuls. Et on retrouve exactement les mêmes histoires de femmes et d’enfants laissés au pays.

Comment avez-vous abordé la partie sénégalaise pour éviter le côté couleur locale ?

On s’intéressait à quelque chose de caché derrière les cartes postales. Il s’agissait de raconter l’humain, la séparation, l’exil, cette douleur sourde, lancinante, qui n’a pas souvent les moyens de son expression. Car ces gens n’ont pas la parole, donc ils la portent en la gardant pour eux avec des regards fixes, des expressions qui disent encore plus fortement que les mots cette parole empêchée. Nous avons essayé de faire exister des situations de vie, des personnages, sans tomber dans le déjà-vu, en rencontrant des gens qui vivent aujourd’hui cette condition, d’abord des hommes seuls, des travailleurs, vivant en foyer, et dans un second temps, au moment des repérages, des femmes attendant leurs maris dans leurs pays d’origine, en élevant seules les enfants.

La famille est un autre sujet majeur du film, avec celle d’Amin, mais aussi celle de Gabrielle, la Française avec qui il a une liaison.

Effectivement, il y a tout un niveau du film autour de la famille éclatée, séparée, dans les deux cas d’ailleurs, et pour des raisons différentes. Et c’est raconté avec tous les personnages impliqués par le parcours d’Amin : les gens qui restent dans le pays d’où il vient et ceux qu’il rencontre dans le pays où il est contraint d’aller chercher du travail. Et autour de lui, il y a aussi d’autres personnages qui sont dans la même situation, mais à d’autres âges et à d’autres niveaux, comme Abdelaziz qui est plus âgé, qui a laissé une femme et des enfants au Maroc, qui a eu d’autres enfants en France, et qui est un peu dans cet écartèlement. Quant à Amin et Gabrielle, c’est l’histoire de deux solitudes qui se rencontrent, qui vivent un moment qui n’est peut-être pas promis à durer mais qui leur apporte quelque chose mutuellement.

Quelle est votre méthode de mise en scène pour atteindre un degré de simplicité aussi subtil ?

J’ai tendance en effet à travailler dans l’épure, la concision, une certaine simplicité. Et je pensais que pour ce récit en particulier, c’était comme cela qu’il fallait raconter les choses. Mais la simplicité, c’est ce qu’il y a de moins simple à trouver, et cela ne veut pas dire la banalité de la forme ou l’absence de forme. C’est du travail et cela se réfléchit. Il fallait d’essayer de cerner l’essentiel et de mettre les interprètes au centre en cherchant avec eux l’étincelle de ce qui allait donner vie aux personnages et à aux scènes, provoquer quelque chose d’authentique, de juste, de vrai, qui soit un véritable engament intime du comédien. Mais n’est pas simple du tout, notamment quand il s’agit des non-professionnels.

Votre film est également une représentation d’une France qui pourrait être facilement caricaturée par ailleurs.

Oui, donner à voir une France méconnue, qui n’a pas beaucoup de présence sur les écrans et qui du fait de sa méconnaissance est souvent caricaturée ou stigmatisée.

Propos recueillis par Fabien LEMERCIER

Source partenaire : Cineuropa



 

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