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ITW. Vincent Farasse : « L’argent est le vecteur de la force et de l’oppression »

ITW. Vincent Farasse : « L’argent est le vecteur de la force et de l’oppression »
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Diplômé de l’ENSATT en 2005 comme comédien et metteur en scène, Vincent Farasse alterne le jeu, la mise en scène et l’écriture. En 2006, à 25 ans, il écrit sa première pièce, Suspendue, et reçoit la bourse d’encouragement du Centre national du théâtre. En résidence au Centre National des Écritures du Spectacle en 2010, il écrit Le Passage de la comète, qu’il met en scène en 2012. En 2012-2013, il est auteur associé au Centre Dramatique National de Vire… Pas une année ou presque sans une nouvelle aventure, un nouveau texte.

Rencontre avec un artiste polyvalent, dont la pièce Métropole, publiée chez Actes Sud, va faire l’objet de rencontres dans le cadre de l’association « Auteurs, Lecteurs & Théâtre ».

Comment décrirais-tu ta pièce, Métropole, en quelques mots ?

Dans Paris et sa banlieue, on suit six personnes d’âges et de milieux sociaux très différents. Leurs trajectoires vont se croiser. Chaque croisement entre deux personnages aura des répercussions sur les quatre autres, ce qui, au fur et à mesure, construira une histoire… que je ne vais pas dévoiler maintenant.

Et la décrire en quelques bruits ?

Je pense à une des scènes d’ouverture de la pièce, lorsqu’un homme vient se plaindre à sa voisine du bruit qu’elle fait. Ce serait donc les bruits d’un vieil immeuble, avec sa tuyauterie, ses planchers qui craquent, ses bruits organiques. Et aussi celui du périphérique, lorsqu’on marche vers Saint-Denis depuis la porte de La Chapelle.

En odeur, en couleur ?

L’odeur de la ville, difficile à définir… Peut-être aussi l’odeur des roses qu’un des personnages apporte dans une loge du club de striptease. Pour la couleur, rouge. Il se trouve que j’ai rêvé de cette pièce avant de l’écrire : elle était mise en scène et les lumières étaient rouges.

Dans cette pièce, mais aussi dans tes textes en général, les métiers tiennent un rôle majeur, pourquoi ?

Pour Métropole, si j’y réfléchis, à partir du moment où j’ai trouvé les personnages, je connaissais leurs métiers. C’est profondément lié à l’action… Les métiers ont souvent des rôles essentiels dans la dramaturgie en général. Chez Molière, on trouve des maîtres et des valets. Pour moi, l’ancrage social est très important ; la condition sociale est définie en partie par le métier, même si elle l’est aussi par le patrimoine, les origines ou encore le conjoint…

Lorsqu’on parle de métier, on parle d’argent…

C’est évident : on est dans une période de régression sociale particulièrement violente, avec un accroissement des inégalités énorme. Selon les derniers chiffres, le patrimoine cumulé du 1 % les plus riches est supérieur à celui des 99 % restants. C’est quelque chose qu’on vit au niveau mondial, mais aussi dans nos vies personnelles.

L’histoire de Métropole, c’est ça : un type qui a énormément d’argent face à des gens qui en ont peu. Avec des personnages qui en ont plus ou moins… suivant le bon vouloir de celui qui en a beaucoup. L’argent est aussi représenté en rapport avec le corps, avec la boîte de striptease. On est dans une période où la violence ne réside pas seulement dans le fait d’être riche ou pauvre, mais dans le fait que le domaine de ce qui peut s’acheter ou se vendre a tendance à s’étendre. Ce qui est une vraie problématique, presque philosophique. Aujourd’hui l’argent est le vecteur de la force et de l’oppression ! Alors, forcément, lorsqu’on écrit des pièces, on rencontre ce thème. Je ne vois même pas comment on peut ne pas en parler.



Inscrivez-vous à la soirée de lancement sur Métropole de Vincent Farasse
Mercredi 7 mars à 19h à La Petite Rockette (Paris XI)


Quel est ton premier souvenir de théâtre ?

Chronologique ou marquant ? Faire du théâtre ou voir du théâtre ? Tout ça ?! Alors, j’ai vu du théâtre très jeune, car près de chez moi, à Lille, il y avait un CDNJ [Centre dramatique national pour la jeunesse]. Je me rappelle y avoir vu la pièce Poisson, pour la première fois, quand j’avais deux ans. Puis, dans mon école primaire, qui comprenait une majorité d’instituteurs plutôt âgés, des « instit’ » à l’ancienne, lors de chaque fin d’année, une remise de prix était organisée avec un podium et un micro. Un élève de chaque classe venait réciter un poème devant l’assemblée des familles et parents d’élèves, c’est-à-dire facilement 400 personnes. Il se trouve que, pendant toute ma scolarité, du CP au CM2, c’était toujours moi qui étais choisi… Aussi parce que je me portais volontaire ! À l’époque, c’était très important pour moi ; je crois que cela aurait été très violent qu’un autre enfant soit choisi à ma place. Donc la première fois que j’ai joué en public, j’avais six ans et c’était La Chèvre de monsieur Seguin.

Puis, dans les choses vraiment marquantes de l’enfance, mon premier grand souvenir de théâtre est du théâtre filmé : Cyrano de Bergerac avec Daniel Sorano. J’avais huit ou neuf ans lorsque je l’ai vu pour la première fois. J’ai été profondément marqué par cette pièce et cette captation, si bien qu’ensuite, je l’ai lue et relue ; vers mes 10 ans, je connaissais la pièce par cœur et pouvais jouer un acte entier seul dans ma chambre, en faisant tous les personnages. Une expérience de théâtre intime, parce que je ne l’ai jamais jouée en public !

C’est intéressant que tu parles du théâtre filmé…

Il y a de grandes captations de spectacles qui font en elles-mêmes partie de l’histoire du théâtre et qui ont une fonction, de transmission notamment, très importante. Je pense par exemple à la captation du Roman d’un acteur de Philippe Caubère, par le réalisateur Bernard Dartigues. Je ne l’ai pas vu au théâtre car j’étais trop jeune à l’époque. Je l’ai découvert via la captation et c’est une des œuvres théâtrales qui m’a le plus marqué. La captation nous permet de voir de grandes interprétations longtemps après. C’est particulièrement important avec quelqu’un comme Philippe Caubère, qui est un acteur de génie. Jean Cocteau disait d’ailleurs du cinéma qu’une de ses fonctions était « d’éterniser les acteurs ».

Puisqu’on parle de cinéma, qu’est-ce qui t’a fait choisir d’écrire du théâtre plutôt qu’être scénariste par exemple ?

Couverture de Métropole de Vincent Farasse, chez Actes SudJ’ai des projets de cinéma, je ne divise pas les deux : je vais réaliser un court-métrage dont j’ai écrit le scénario. Le premier long texte dramatique que j’ai écrit était d’ailleurs un scénario, nommé La nuit porte conseil, une comédie délirante que vous ne lirez pas car… je l’ai jetée ! Aujourd’hui, il se trouve que j’ai beaucoup plus pratiqué le théâtre, mais ces deux arts sont importants pour moi. Avant de rentrer à l’ENSATT, j’avais écrit un scénario de court-métrage qui avait été repéré ; j’avais trouvé un producteur, et puis je suis entré à l’école ; pour diverses raisons, j’ai gelé le projet. En sortant, j’ai eu des opportunités pour travailler au théâtre et les choses sont davantage parties par là… Ce n’est pas l’un plutôt que l’autre, c’est l’un et l’autre. Ensuite, il y a des moments de vies, des circonstances.

La différence entre ces deux arts est très ténue. Le cinéma demeure aujourd’hui, à 99 %, un art dramatique. Il ne l’est pas par essence. C’est un procédé de captation d’image. À partir de là, on peut faire plein de choses, et notamment un cinéma non dramatique, comme l’ont tenté par exemple Andreï Tarkovski ou Chris Marker dans certains de leurs films. Mais l’histoire a fait que le cinéma s’est développé majoritairement dans le sens du dramatique. Louis Jouvet disait avec intelligence vers 1950 que cela n’avait pas de sens de dire « théâtre ou cinéma », car le théâtre avait 5 000 ans et le cinéma 55 ! L’art dramatique, c’est quelque chose qui remonte à la nuit des temps, qui est presque aussi vieux que l’homme : c’est un arbre qui a plein de branches, de formes. L’art dramatique s’est toujours modifié avec les techniques… Quand il n’y avait pas de lumière on jouait les pièces à midi, en plein soleil ; l’apparition de l’électricité l’a sensiblement modifié. L’apparition du procédé cinématographique nous donne de nouvelles possibilités dramatiques mais, au final, on parle toujours d’art dramatique. Les domaines sont donc poreux. La question pour moi est davantage celle de l’action dramatique, plutôt que théâtre, cinéma ou même roman.

Tu es aussi metteur en scène : lorsque tu écris une pièce, envisages-tu toujours de la porter au plateau ?

Pas toujours. C’est assez variable. Pendant l’écriture, je ne pense pas forcément à la mise en scène. C’est quelque chose qui vient après. L’écriture est pour moi quelque chose de très intime, alors que la mise en scène est un acte collectif. Ça fait appel à un autre temps, une autre énergie. Il y a des pièces auxquelles je tiens beaucoup mais que je ne souhaite pas mettre en scène moi-même ; d’autres, oui. Le désir de mettre en scène une pièce est pour moi très lié aux acteurs. Je travaille depuis un certain temps au sein d’une troupe, avec les mêmes acteurs : on monte aussi une pièce parce qu’on est entouré de certains acteurs, qu’on désire travailler avec eux et que cette pièce leur convient.



Inscrivez-vous à la soirée de lancement sur Métropole de Vincent Farasse
Mercredi 7 mars à 19h à La Petite Rockette (Paris XI)


Est-ce que tu écoutes de la musique en écrivant ?

Jamais. J’adore la musique, mais lorsque j’en écoute, je ne fais que ça. Je ne suis même pas capable de remplir un formulaire administratif basique en écoutant de la musique.

Une anecdote sur l’écriture d’une de tes pièces ?

On me demande parfois si j’écris en pensant à des acteurs… Oui, c’est parfois le cas. Parmi les acteurs qui m’ont marqué profondément, il y a Michel Serrault, qui est un génie absolu. Une de mes pièces, inédite, comporte le rôle d’un vieil homme. C’est une pièce que j’ai écrite pour Michel Serrault en 2013, alors qu’il est mort en 2007.

Où écris-tu ?

Chez moi, c’est là où je travaille le mieux. Mes conditions idéales, c’est-à-dire n’avoir rien d’autre à faire ou à penser, sont rarement réunies. Si tu attends ça pour travailler, au final tu ne travailles jamais ! Je peux ainsi travailler n’importe où, dans un café, dans un train, mais c’est moins agréable !

En ce moment, tu travailles certaines de tes pièces au plateau ?

Avec ma compagnie, Azdak, nous venons de créer au CDN de Vire Un Incident, texte typiquement écrit pour des acteurs précis*. Le spectacle est composé de deux monologues, dont un que j’avais commencé à écrire il y a longtemps, avant de le mettre de côté. Puis j’ai eu l’occasion de jouer avec Redjep Mitrovitsa, qui est un immense comédien. En le voyant travailler, je me suis dit : « Ce rôle est pour lui ». Ça m’a poussé à retourner à l’écriture de ce monologue. Je lui ai proposé le rôle et il a accepté. Le second texte a été écrit pour Ève Gollac, qui a joué dans tous mes spectacles depuis L’Enfant silence en 2011.

Nous allons également créer un monologue dont j’ai récemment terminé l’écriture : Mimoun et Zatopek. La création aura lieu au NEST-CDN de Thionville en novembre prochain, avec Ali Esmili, qui joue aussi le rôle de Mehdi dans Métropole.

Parallèlement à ça, j’ai écrit une pièce pour les élèves de la Comédie de Saint-Étienne, qui s’appelle Une douleur aux cervicales. Elle a été mise en scène par Pauline Sales et Guillaume Poix.

As-tu envie de partager quelques mots avec les lecteurs avant qu’ils lisent ta pièce ?

Merci et bonne lecture, amusez-vous bien !

Propos recueillis par Annabelle VAILLANT et Vincent PAVAGEAU

Coordinateurs de ALT

 

Vincent Farasse, Métropole suivi de Un incident, Actes Sud Papiers, 2017, 96 p., 13 €



* Voir Un incident :

  • 7 avril : Plateau 31 à Gentilly
  • 10 avril : théâtre de l’Antre 2 (Lille)
  • Tournée la saison prochaine dans les régions

Voir Métropole :

  • Décembre 2018 : théâtre de la Reine Blanche (Paris)


Photographie de Une – Vincent Farasse (crédits : Jean-Paul Stercq)



 

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