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Jacques Nerson vs Arnaud Denis : peut-on critiquer un mort ?

Jacques Nerson vs Arnaud Denis : peut-on critiquer un mort ?
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La virulence de certains propos à l’égard de l’article écrit par Jacques Nerson sur Michel Galabru laisse songeur. Si l’accusation de maladresse, pour l’avoir publié le jour de la mort de l’acteur, le 4 janvier dernier, peut éventuellement se comprendre, les insultes dont il fut l’objet sont franchement basses et mesquines, entre bêtise et méchanceté. Elles posent plusieurs questions, tant sur la possibilité du débat (artistique) en France que sur le sens d’un jugement posé, voire sur le rôle du critique professionnel.

Chronique : « Humeurs actuelles »

La première attaque est venue du comédien et metteur en scène Arnaud Denis, dans un message public posté sur Facebook.

Arnaud Denis - Nerson et Galabru

Des vomissures haineuses contre la pensée

Nous pourrions évoquer plus de la moitié des commentaires relatifs à ce post pour mesurer la bêtise et/ou la méchanceté des internautes, soucieux de défendre Michel Galabru. Rares sont ceux qui prennent la peine de répondre véritablement aux arguments de Jacques Nerson. Mais les vomissures haineuses se répandent quant à elle bien vite : l’article est qualifié de « puanteur », de « connerie », d’« indécent » ou « à vomir », ce qui pourrait encore passer. Mais le critique est lui-même pris à parti à travers une série d’injures dégueulées gratuitement : « pauvre type » à la « fatuité abyssale », « blablateur », « cette merde », « petit esprit », « con »… jusqu’à être condamné pour « immoralité » (les artistes seraient-ils devenus les garants du nouvel ordre moral ?), « stupidité » et « vulgarité ». On rirait presque de celui qui se dit « choqué » et « atterré » en découvrant l’article « avec effroi » ! Il n’a pas dû vivre de grandes épreuves dans sa vie… Enfin l’insulte pure et bête, qui en dit long sur son auteur : « I love Galabru I fuck Nerson ».

Ce fut à celui qui serait capable d’être le plus abject ! Telle est la loi d’Internet où tous peuvent s’exprimer sans avoir à penser.

Au final, on s’aperçoit qu’il est plus facile de cracher du venin que de prendre la peine de réfléchir. Pourquoi dénie-t-on à Jacques Nerson le droit au débat ? Parce que Galabru est un artiste, « un Dieu du théâtre » (expression révélatrice), quand Nerson n’est qu’un critique, c’est-à-dire une personne dénuée d’intérêt, selon la formule d’un internaute : « Les critiques d’art ne sont que des petites gens frustrées et jalouses, dénuées de dons et donc d’intérêt. » 

Hop ! Le débat est clos… sauf que c’est trop simple.

Passons sur les insultes et revenons au commentaire initial d’Arnaud Denis, qui contient en lui seul une logique pauvre et bien des symptômes de notre société contemporaine, guidée par la seule émotion. Car son post à lui seul soulève bien des possibilités de penser, pour peu qu’on prenne le temps de le faire.

Les vautours et le cadavre

Tous les journaux qui ont publié un article sur Michel Galabru sont des vautours. Les rubriques nécrologiques sont souvent écrites à l’avance, avec retour sur les faits marquants, anecdotes croustillantes et quelques lignes du communiqué publié par la famille. C’est ensuite la course à celui qui l’annoncera en premier ou qui obtiendra une information originale, des paroles inédites d’un proche, etc. Un mort célèbre crée toujours le buzz dans les médias. Aucun journal ne fait exception, pas même Profession Spectacle.

Si L’Obs n’échappe probablement pas à la règle et aura pu voir dans l’article de Jacques Nerson une autre occasion de générer du trafic, il me paraît peu probable que Jacques Nerson lui-même s’inscrive dans une telle logique. Qui connaît le critique en conviendrait aisément ! Il est l’un des rares, à notre connaissance, à avoir proposé spontanément sa démission à un ancien patron qui insistait auprès de lui pour qu’il écrive un papier favorable à un spectacle, monté par un de ses amis, que Jacques Nerson avait trouvé mauvais. Car s’il est encore des hommes intègres dans le milieu de l’art, Jacques Nerson en fait incontestablement partie.

Dieu du théâtre et Vie d’Homme

Oui, mais voilà, le petit homme Jacques Nerson s’est attaqué au grand « Dieu du théâtre » Michel Galabru. Qui est-il pour oser s’en prendre à qui était si sympathique, si apprécié du grand public ? « Qu’a-t-il accompli, lui, Nerson, pour se porter ainsi juge de toute une Vie d’Homme ? » Faut-il qu’il appartiennent à cette catégorie d’intellectuels frustrés !

Beaucoup de confusion dans ces lignes d’Arnaud Denis, dont l’indignation est portée à grand renfort de pompeuses majuscules et par cette sempiternelle déification de l’art, de la culture et des artistes, déjà si bien dénoncée par Pier Paolo Pasolini en son temps.

Si on relit le texte de Jacques Nerson, on ne lit précisément pas un jugement « de toute une Vie d’Homme ». Il se contente de relire la carrière de Michel Galabru à la lumière de l’histoire du théâtre au XXe siècle. Écrivons-le franchement : je trouve personnellement qu’il minimise le fait que l’acteur français a tout de même travaillé avec Jean Vilar, Jean Anouilh et Jérôme Savary – ce qu’il mentionne toutefois avec honnêteté. Sa position est de dire qu’il aurait pu avoir une carrière sur les planches qui s’inscrive davantage dans l’histoire majeure du théâtre.

Au lieu de quoi, sa carrière aura été « l’histoire du beau gâchis ». Écrire de tels mots, c’est déjà reconnaître à Michel Galabru un réel talent ; ce n’est pas pour rien qu’il fut si apprécié par le public français. Jacques Nerson le sait aussi bien que quiconque, puisqu’il le qualifie sans sourciller de « grand acteur populaire », mais son point de départ est tout autre : comme critique, il a vocation à mettre chaque spectacle et chaque carrière en perspective. De ce point de vue, nous pouvons manifester l’un ou l’autre désaccord, mais cela mérite qu’il soit pris au sérieux.

De la distinction personne et acte

Il manque finalement à Arnaud Denis (et à beaucoup de ceux qui commentent sur Internet) une catégorie philosophique fondamentale : la personne et l’acte. Cette distinction majeure est à la base de tout processus éducatif, pour les parents comme pour les travailleurs dans le social. On ne dit pas à un enfant : « tu es bête », mais « tu as fait une bêtise ». C’est le B-A-BA. On ne peut réduire une personne à ses actes, même si ces derniers la constituent.

Sans parler de cette hypocrisie devenue inhérente au monde artistique : on peut remettre en cause les politiciens tout en étant pas soi-même du milieu politique, on peut critiquer un médecin qui commet des erreurs de jugement sans avoir de connaissances médicales sérieuses, etc.

Mais l’artiste, lui, ne peut être critiqué… Il est un Dieu !

Sa création se veut l’égale de celle du Créateur divin déchu !

Ceux qui prendront la peine de relire la prose de Jacques Nerson pourront être d’accord ou non avec sa thèse de fond. Mais ils s’apercevront que jamais le critique ne s’attaque à l’homme lui-même, qu’il a par ailleurs eu l’occasion de rencontrer à plusieurs reprises. C’est la pertinence de sa carrière théâtrale qui est visée. L’homme, lui, est perçu avec beaucoup d’affection : « comment ne pas aimer un homme aussi naturel, franc et modeste ? »

Le critique : dernier vis-à-vis de l’artiste ?

In fine, le critique est peut-être le dernier à encore s’élever publiquement contre la déification de l’artiste, contre son désir de toute puissance qui trouve dans la société contemporaine un terreau favorable. Il devient cet enfant capricieux qui ne connaît plus de limites. Or la limite est souvent féconde, source de grande créativité. Elle fait éprouver le manque et oblige le créatif à puiser dans de nouveaux lieux d’inspiration.

En ce sens, le critique est plus que jamais nécessaire pour notre temps, comme « spectateur professionnel ».

L’article de Jacques Nerson n’est ni honteux, ni à gerber ; il est tout simplement discutable.

Il est si facile de s’en tirer par une pirouette de Sacha Guitry. S’il fallait prendre à la lettre les paroles de ce dernier, il ne resterait plus grand chose, non seulement des critiques, mais encore des femmes. C’est que Sacha Guitry avait (souvent) le recul comique. Ce qu’Arnaud Denis a oublié, trop pressé par son émotivité.

Maussano CABRODOR

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2 Comments

  1. Totalement d’accord avec l’analyse de Maussano Cabrodor ! Je suis moi-même comédienne et apprécie beaucoup Michel Galabru, son humanité et son jeu d’acteur, mais faut reconnaître qu’il aurait pu avoir une meilleure place dans l’histoire du théâtre. C’est drôle ce mépris des critiques, quand nous cherchons tous à les faire venir, dès que nous le pouvons. Quelle hypocrisie de notre milieu ! Le propre du critique est de mettre en perspective, comme le rappelle le journaliste, ce que ce Monsieur Nerson fait, avec de bons arguments à l’appui. Rien n’empêche effectivement que plusieurs types de discours existent, de l’artiste au journaliste…

  2. J’avoue avoir été moi même surpris du nombre de réactions qu’a suscité ce post. Je déplore que des propos haineux ou insultants aient été formulés à l’égard de Monsieur Nerson, qui pratique son métier avec honnêteté et rigueur. Il est vrai que j’ai ouvert le bal. J’ai réagi sous le coup de l’émotion, et j’aurais du modérer mes propos. Ceci étant dit, je n’ai jamais prétendu que l’artiste était une déité à l’abri de toute critique, loin de là. Monsieur Galabru a eu son lot, comme tout artiste, dont Pasolini que vous citez. De son vivant, et c’était très bien comme ça. Il n’a pas été épargné. Aucun de nous ne l’est. Et je n’ai pas écrit pour me défendre d’une critique contre moi, notez le. Nous jouons le jeu. J’ai réagi sous le coup de l’émotion car il venait de mourir. C’est ce qu’on fait quand quelqu’un qu’on aime meurt. L’émotion n’exclut pas toute pensée. Parfois elle lui sert de guide. Et si vous écoutez Sacha Guitry dans sa conférence « adieux a la critique’, vous verriez que ce jour la, il parlait sans aucun humour, fatigué qu’il était d’avoir été attaqué toute sa vie. Si j’ai manqué de ‘pensée’ en écrivant ce post, Moniseur Nerson a peut être manqué ‘d’émotion’ le jour de la mort de Michel Galabru. Faire le point sur les réussites et les échecs de cette façon le jour de sa mort me parait toujours aussi déplacé aujourd’hui. Et si il est vrai que l’artiste ne saurait être à l’abri d’une critique saine et vigilante, voire dure et blessante, le critique, lui, ne saurait non plus être à l’abri des coups qu’il donne. L’artiste à pris l’habitude de recevoir des coups. Le critique, lui, peut bien en recevoir aussi en retour. Insultes et agressivité mis a part évidemment. Mais quand vous lisez sans arrêt des attaques sur les physiques des acteurs du genre « il est trop gros, il est insignifiant, elle a vieilli etc.. » il faudrait qu’on se mette d’accord sur la sémantique d’une insulte. Votre article en vérité veut clore le débat au lieu de l’ouvrir: « l’artiste est un enfant gâté qui ne supporte pas la critique. » Cette thèse me semble totalement réductrice. « alors on a le droit de rien dire ». En gros c’est ce que vous écrivez. Comme si vous déteniez l’exclusivité de la pensée objective. Nous sommes des êtres de chair. Et en opposant l’émotion à la pensée, vous les excluez l’une de l’autre. Quand un artiste qu’on aime meurt, on le salue. C’est comme ça que je le vis en ce qui me concerne. Le reste c’est du bla bla.

    Arnaud Denis.

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