Succédant à Kamel Daoud, Lydie Salvayre et le duo Christophe Ono-dit-Biot / Adel Abdessemed, Léonor de Récondo se livre à l’exercice intime d’une nuit passée dans un musée à la rencontre d’un artiste. Elle a rendez-vous avec El Greco dans le musée qui lui est dédié à Tolède. Elle nous le raconte dans La leçon de ténèbres paru chez Stock. Un voyage personnel et sensuel.

La nuit est tropicale, la chaleur étourdissante, la température frôle encore les quarante degrés à vingt-trois heures. Léonor de Récondo entre au Museo del Greco pour retrouver le peintre et espère rencontrer l’homme. Quatre siècles la séparent pourtant de celui avec lequel elle rêve d’une nuit d’amour, celui qu’elle appelle familièrement de son prénom, Doménikos, celui qu’intimement elle tutoie et nomme mi amor. L’attente sera donc amoureuse, faite de désir – « Il n’y résistera pas. Pourquoi résister à l’amour ? » Pour meubler les heures, divertir l’impatience, elle va revivre la vie d’El Greco, l’entrelaçant à la sienne, déjà une étreinte.

Léonor de Récondo La leçon de ténèbres StockLéonor est déstabilisée, seules deux toiles sont encore éclairées. Elle en ignore la raison et se demande comment contempler dans la pénombre. Elle y parvient, s’aidant de la lampe de son téléphone, surtout des souvenirs de ces œuvres qu’elle a découvertes il y a longtemps. Elle nous raconte Doménikos Theotokópoulos, se l’imagine là où demeurent de nombreux blancs.

Il naquit en 1541 à Candie (aujourd’hui Héraklion), en Crète, dans une famille de commerçants dont il ne poursuit pas l’héritage. Il sera maître-peintre, spécialiste en icônes dans la tradition byzantine orthodoxe. Mais il a le regard au loin et, à une époque où cela se faisait peu, il a l’audace du voyage. Léonor le fait quitter sa patrie en y laissant une amoureuse, Ariana, belle et troublante, inventée pour son récit, telle est la liberté de l’écrivain. Doménikos est pétri de philosophie, de théâtre, de classiques grecs. Il est un excellent artiste doublé d’un homme instruit. Il est libre d’ailleurs, se veut libre de peindre et d’accéder à la gloire. Être peintre, toujours peintre. L’auteure se le figure à l’âge de six ans, sur le chemin de la maison familiale, fuyant une vipère et trouvant refuge dans une église où il entend pour la première fois un chant, des voix masculines qui lui donnent à entendre les couleurs, une consolation.

Étirements de bleu,
éclairs de blanc,
percées de vert,
étincelles de rouge,
chevauchées de brun,
dentelles de gris.

À l’âge de vingt-six ans, il arrive à Venise et suit les enseignements de Véronèse, Titien, Le Tintoret. Ce sera ensuite Rome et la découverte de Michel-Ange. Finalement Tolède et la reconnaissance. Un contrat avec García de Loaysa, maître des hautes œuvres de la cathédrale, lui ouvre les portes et une première commande : l’« Expolio », la mise en croix du Christ. C’est le premier tableau que Léonor a vu en arrivant dans la ville, exposé dans la cathédrale Santo Domingo en Antiguo où la légende dit le peintre inhumé. C’est la première fois qu’elle et Doménikos se touchent, un geste à la fois de révérence et de chair.

Je suis prise au piège
du croisement de mon regard
avec le geste impudent de ton pinceau
et je cède à la puissance de ce mouvement.

À Tolède, Doménikos aime Jérónima qui meurt en mettant au monde leur fils, Jorge Manuel. Il ne se remet pas de cette perte et entre dans son « yermo », son désert, entendons sa solitude, celle à laquelle il se consacrera entièrement, celle qu’il fera fructifier en œuvres singulières et novatrices. Sa peinture est insolite et baroque, elle frappe par ses couleurs vives (le rose, le vert) que les puristes des siècles suivant jugeront grossières. Il travaille les reflets et les miroitements, les postures incroyables des corps qu’il pare de visages bienveillants et pensifs. De l’art iconique rigide, il évolue vers une facture passionnée et fougueuse. Il s’est affranchi de l’académisme pour suivre son « disegno interno », son dessein intime, avant le dessin et le jeu du pinceau, sur cette toile vierge de tout, cet espace où l’on ne peut mentir.

Léonor de Récondo se tourne aussi vers son « disegno interno ». Tout d’abord grâce au cortège de ses absents qui l’accompagne partout, « une foule invisible et chaleureuse, une bande bruyante qui ne perd jamais l’occasion de se faire remarquer, une bande de sans masques, tout à fait transparente, qui répond au moindre de mes appels. » Ensuite grâce au carnet de son père, trouvé à sa mort, celui de son enfance d’exilé espagnol en France, où il a dessiné animaux, objets, proches et… la « Trinité » de Doménikos. Voir Tolède, c’est poursuivre l’obsession de son père. Voir Tolède, c’est hurler à ses absents que rien ne pourra les séparer. Et puis, il y a son violon – Léonor est musicienne de formation – qu’elle a emporté « pour faire vibrer l’espace vide, pour mettre en transe les particules de l’air, pour les mettre en danse afin que Doménikos me rejoigne ». « C’est mon territoire sans mots, mon espace de vibrations. C’est ma possibilité de dire autrement, seulement en gestes. Des gestes sonnants. » Son art est un écho à celui du peintre, ses notes sont un écho aux traits de pinceau, un appel. La belle aventure se terminera sur un baiser, « la lumière, malgré la nuit ».

Mêlant le réel à l’imaginaire, le mythe au mystère, Léonor de Récondo nous offre un texte doux, émouvant et sensible. Il est véritablement une invitation au voyage, à la rêverie. Maurice Barrès a d’ailleurs écrit à propos d’El Greco : « Pour atteindre ce personnage énigmatique, il n’est que la rêverie devant ses tableaux. » Léonor nous montre ce que nous ne voyons pas, rend accessible l’impossible, à savoir que les émotions traversent les ans, que l’art nous pousse hors de nous-même, en dehors de notre espace-temps pour nous connecter à notre moi le plus enfoui, au plus près de nos gouffres.

« À l ‘égal de l’amour, la discipline artistique est une extrapolation bienheureuse de soi. Elle est l’objet d’une invention, d’une fiction incarnée qui met en jeu le corps et l’esprit, les deux strictement imbriqués. »

Elle interroge la création, ce qu’est regarder – « Doménikos, mi amor, y a-t-il une technique de l’émerveillement ? » et comment restituer les émois. Elle rejoint Doménikos dans sa passion pour l’art, dans une certaine vision de la beauté, dans cet absolu vers lequel tend tout artiste. Elle le rejoint dans la volonté d’atteindre l’âme des personnes et des lieux. Une communion sensément amoureuse…

« J’étais comme la pellicule d’un vieil appareil photo, en attente de lumination sur ma surface sensible […]. Je savais que Doménikos ne se révélerait qu’au gré de l’impermanence du réel. »

Stéphanie LORÉ

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Léonor de Récondo, La leçon de ténèbres, Stock, 2020, 148 p., 18 euros
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Photographie de Une : « Expolio » du Greco (détail)

 



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