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“La paix dans le monde” de Diastème : ils ne seront pas fous

“La paix dans le monde” de Diastème : ils ne seront pas fous
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Diastème poursuit sa trilogie consacrée à l’histoire de Simon et Lucie : après La nuit du thermomètre et 107 ans, voici La paix dans le monde qui met en scène Simon revenant de son exil psychiatrique et demeurant passionnément amoureux de Lucie qu’il finit par retrouver. Une histoire et une mise en scène parfois drôles, souvent douces, poignantes en tout cas, par la grâce de l’enjouement fragile que l’on perçoit sur le visage et dans la voix de Frédéric Andrau qui interprète Simon.

Les trois pièces de la trilogie peuvent heureusement être vues et appréciées indépendamment les unes des autres : le spectateur de La paix dans le monde peut ainsi découvrir l’histoire de Simon et Lucie sans avoir lu ou vu La nuit du thermomètre et 107 ans. Simon, jeune homme psychologiquement fragile, « différent », tombe éperdument amoureux de Lucie croisée dans sa jeunesse. Son amour est extrême et implique, dans la conception qu’il s’en fait, le sacrifice et le don : son corps en porte la trace qui est sillonné de cicatrices et d’entailles y gravant la présence et le nom de Lucie. Son amour est aussi exclusif et jaloux : un jour qu’il voit Lucie en compagnie d’un autre garçon autour d’un feu de plage, il lance une bûche enflammée au visage de ce dernier avant de dévoiler à tous ceux présents là, médusés, la carte de ses cicatrices.

Simon est arrêté mais est jugé pénalement irresponsable : le tribunal prononce une injonction de soins psychiatriques et d’éloignement de sa victime et de Lucie. Ce temps d’éloignement a pris fin lorsque commence La paix dans le monde. Simon peut désormais aller où il veut mais il craint le monde qui lui semble dangereux et pense que le monde le craint car il est aussi dangereux, lui Simon.

Un vieux meuble

« Un vieux meuble cache moins de secrets que mon triste cerveau », dit Simon au début de la pièce. On comprend qu’il lui faut avancer avec la singulière et lourde charge que constitue son étrange histoire et sa violente séparation d’avec Lucie, l’astre de sa vie.

La scénographie exprime bien cette situation : au centre de la scène est en effet disposée une haute caisse rectangulaire et modulable dont chacun des battants peut se plier pour composer une autre structure. Simon est parfois juché sur cette caisse, parfois réfugié dessous, parfois encore appuyé sur l’un de ses côtés. Cette caisse, cette boîte, c’est à la fois son passé et son cerveau, c’est en tout cas son espace mental en tant qu’il regarde en arrière, en tant qu’il est le paysage de la rencontre et de la séparation.

C’est en partie aussi, nous semble-t-il, une figuration de l’enfermement et de l’éloignement par rapport à la réalité : Simon restitue avec la même voix douce ses échanges amoureux avec Lucie et le spectacle de la chevelure en feu du garçon qui l’avait approchée de trop près. Comme si la vie n’avait qu’une seule texture et une seule couleur. La voix presque invariablement douce de Frédéric Andrau, provenue d’un discret mais perpétuel sourire, conforte ce sentiment de monochromie, de mer étale alors que la tempête gronde dans la réalité, « en vrai ».

Figures de Lucie

Pour représenter Lucie, Diastème a choisi, de façon pertinente et même envoûtante, de recourir à la photographie, à la vidéo et à l’animation sonore. Emma de Caunes prête ainsi ses traits et sa voix à Lucie. Des projections de fond de scène égrènent des photographies et déroulent des vidéos brumeuses et floues, avec cette fascination que peut exercer l’indistinction : Lucie fixe et traverse la mémoire de Simon. Sa voix se fait entendre à partir du moment où Simon, qui s’est vu offrir un ordinateur par sa mère (bien que des pommes lui eussent fait « plus plaisir », dit-il), reprend contact avec Lucie en lui demandant d’être son « amie Facebook ».

Il était essentiel de rendre Lucie physiquement, charnellement présente, et de ne pas se contenter d’un long récit à la première – et seule – personne : la pièce y parvient très bien, donnant ainsi un visage et une consistance à l’amour de Simon. Ce, d’une façon qui combine harmonieusement les différentes techniques que nous avons mentionnées, sans qu’elles prennent le pas sur la narration.

Ils ne seront pas fous

Il se sait fou pour le monde, Simon, en tout cas différent, inadapté et menaçant. Diastème a choisi de traiter le sujet de la folie, du moins des problèmes psychiatriques, d’une façon poétique et remplie d’espérance, d’illusion peut-être : c’est au spectateur de décider. L’auteur et metteur en scène croit et veut faire croire que l’amour peut avoir raison de la folie, que l’amour de Simon pour Lucie peut le sauver, lui Simon, que le consentement de Lucie (qui est, elle, « normale ») à cet amour peut non seulement construire un couple mais aussi édifier une nouvelle famille. Comment ne pas l’espérer aussi ?

On sait cependant gré à la pièce de dire avec force et lucidité la honte et la déception que peuvent susciter chez certains parents la conscience d’avoir un enfant « différent », incapable de ces réussites scolaires et professionnelles qui manifestent aux yeux de beaucoup que l’on est quelqu’un dans le monde. Simon en souffre certainement lorsqu’il dit de son père, qu’il revoit pour la première fois après plusieurs années d’éloignement : « Je suis son fils unique, son trésor, sa défaite, son Waterloo, la grande défaite de sa vie. »

Poignante aussi est la figuration d’une certaine perte de contact de Simon avec la réalité : celui-ci raconte avec une sorte d’étrange détachement, de légèreté parfois inquiétante, les années passées en hôpital psychiatrique et les scarifications auxquelles il soumet son corps, jusqu’à son visage (sa joue gauche) sur lequel est gravé un petit serpent : car c’est son signe chinois et c’est aussi celui de Lucie. Ce détachement, cette légèreté, disent un peu ce vertige que l’on est pour soi, cette non-coïncidence avec soi-même qui habitent les personnes atteintes de troubles psychiatriques.

Cependant, dans l’histoire que conte Diastème et qu’interprète heureusement Frédéric Andrau, Lucie finit par rejoindre Simon dans la maison qu’il a lui-même agencée et décorée, maison qui est comme une arche de Noé survivant au déluge de la folie. Elle est enceinte de lui, il s’appellera Jean ; viendra ensuite Madeleine, un beau prénom : « ils ne seront pas fous », dit Simon et Lucie le croit.

La pièce se clôt sur cette espérance qui est pour eux la grande paix, qui sans doute apporte un peu la paix dans le monde.

Frédéric DIEU



SPECTACLE : La paix dans le monde

Création : 2019
Durée : 1h15
Public : à partir de quinze ans

Texte : Diastème
Mise en scène : Diastème
Avec Frédéric Andrau
Avec la participation d’Emma de Caunes
Musique : Cali
Images : Vanessa Filho
Décor : Alban Ho Van
Lumières : Stéphane Baquet
Costumes : Frédéric Cambier
Assistant : Mathieu Morelle

Crédits photographiques : Mathieu Morelle



OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Spectacle vu le 10 juillet 2019 à Artéphile (Avignon).

– Du 5 au 27 juillet 2019 à 14h05 : théâtre Artéphile, Avignon Off (relâche les 7, 14 et 21)

Tournée : aucun lien disponible

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La paix dans le monde (crédits : Mathieu Morelle)



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