La poésie sur les brasiers de l’Ukraine

La poésie sur les brasiers de l’Ukraine
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Dans son dernier roman, Les abeilles grises (Liana Levi), Andreï Kourkov nous raconte le quotidien d’un temps de guerre à hauteur d’homme et, avec tendresse et humour, nous assure de la persistance du sens de la vie au cœur de l’absurde. Si la littérature ne peut sauver le monde, elle peut aider à vivre.

Andreï Kourkov est né dans la région de Leningrad et a grandi à Kiev. Élevé dans la culture russe, il pense, parle et écrit en russe mais il ne se réduit pas à cette appartenance, maîtrisant sept langues et rédigeant ses articles et essais en ukrainien. Il illustre à merveille ce principe qu’il défend dans tous ses livres, à savoir qu’un homme ne se résume pas au lieu où il vit. Il dit par ailleurs à son propos : « Politiquement, je suis ukrainien, mais, ethniquement, je suis russe. »

Ses romans ont une dimension politique, chroniquant le cheminement de l’Ukraine vers l’indépendance, fait qui lui a valu d’être sur liste noire, écrivain non grata en Union soviétique et ce, depuis Le dernier amour du Président, paru en 2005, dont un personnage s’appelle Poutine et dans lequel il prédit l’invasion de l’Ukraine.

En 2015, Andreï Kourkov dévie légèrement de sa route son cheval de bataille, déclarant ne plus vouloir écrire de roman politique (dans Marianne, interview d’Alexis Liebaert du 10 mai 2015). Si le conflit est toujours un élément de l’intrigue de Les abeilles grises, l’essentiel se situe dans le regard que l’humain pose sur celui-là, dans la façon dont l’on arrive à le dépasser au quotidien, dans un présent qui a tout du royaume de l’absurdie.

Sergueïtch et Pachka

Andreï Kourkov Les abeilles grises Liana Levi couvertureSergueï Sergueïtch, à quarante-neuf ans, est un jeune retraité bénéficiaire d’une pension d’invalidité en raison de la silicose dont il est atteint, cadeau empoisonné de son métier d’inspecteur en sécurité des mines. Il vit à Mala Starogradivka, un village situé dans la « zone grise », ‘‘no man’s land’’ pris en tenaille entre d’une part, les séparatistes prorusses, d’autre part, l’armée ukrainienne. Tous les habitants ont fui le danger et la misère, à l’exception de Sergueïtch et Pachka, son voisin, « lui aussi précocement retraité, presque du même âge, ennemi d’enfance depuis la toute première classe de l’école du village ». S’il n’y avait eu la guerre, les laissant à deux, jamais ils ne se seraient reparlé. La femme de Sergueïtch, Vitalina, trop pimpante et exotique pour la ruralité, l’a abandonné voilà six ans, emmenant leur fille unique. La solitude, l’absence d’électricité et le manque de nourriture ont rapproché nos deux compères et, contre toute attente, font naître un lien amical malgré leurs points de vue divergents sur le conflit – Sergueïtch s’est rapproché de Petro, un soldat ukrainien ; Pachka drague les Russes pour se procurer alcool et cigarettes. Les jours tranquilles et monotones ne déplaisent cependant pas à Sergueïtch.

« La guerre n’avait pas fait naître chez Sergueïtch de peur pour sa vie. Elle avait fait naître chez lui une certaine incompréhension ainsi qu’une brusque indifférence à tout ce qui l’entourait. C’était comme s’il avait perdu tout sentiment, hormis un seul : celui de sa responsabilité. »

Cette responsabilité n’est pas dédiée à sa propre vie mais à celle de ses abeilles. Sergueïtch est en effet apiculteur amateur – il possède six ruches –, dévoué et convaincu des pouvoirs thérapeutiques des abeilles. Au temps de la paix, il recevait les visites de l’ancien gouverneur qui venait s’étendre quelques heures sur ses ruches afin de profiter des vibrations bienfaisantes du bourdonnement des insectes – « C’était comme se charger d’une sorte d’électricité humaine. Cette électricité qui allume non pas les ampoules mais le regard de l’homme, et l’allume si bien qu’il voit plus loin qu’à l’ordinaire. »

Comment perçoit-on le temps quand tout est déréglé, quand l’on manque des repères les plus ordinaires ? Sergueïtch vit au rythme des saisons et des heures – « Le temps ne joue un rôle que là où quelqu’un le surveille et dépend de lui. S’il ne reste personne dans ce cas, le temps se fige, disparaît. » –, profitant des plaisirs simples sauvegardés de la guerre – le premier rayon de soleil, les bourgeons qui se gorgent de sève, les souvenirs accumulés…

Un périple

Pour protéger ses abeilles, affolées par l’augmentation de la fréquence des tirs, Sergueïtch décide de partir pour quelques mois, qu’elles puissent butiner en paix loin de la folie des hommes. Les abeilles, son bien le plus précieux, sont une preuve de sa propre présence au monde.

« Comme il sortait la Tchetviorka verte [nom familier du modèle 2104 break de Lada, NDLR] du garage donnant sur la cour, la pluie se mit à tomber à grosses gouttes. Quand Sergueïtch jetait un coup d’œil aux nuages, les gouttes venaient frapper ses yeux grands ouverts. Et il eut l’impression que la pluie était salée. C’est que les gouttes lui tombaient aussi sur les lèvres, sur la langue. Comme si c’étaient des larmes célestes et non la pluie. Comme si le ciel pleurait sur lui. Car même le ciel ignorait s’il reviendrait jamais ici. Et s’il revenait, quand ? Et s’il revenait, retrouverait-il tout dans le même état qu’à présent ? […] Il avait laissé derrière lui les erpédistes [mot dérivé de l’acronyme R.P.D. pour République populaire de Donetsk, NDLR] et les soldats ukrainiens. Derrière lui le grondement des canons proches et lointains. Derrière lui la guerre à laquelle il ne prenait aucune part, mais dont il était devenu simplement l’habitant. Habitant de la guerre. Un sort nullement enviable, mais autrement plus tolérable pour un être humain que pour les abeilles. »

Dès la région de Zaporijjia, il retrouve une certaine normalité, celle des gens qui, en rentrant chez eux, s’arrêtent sur le bas-côté de la route pour ramasser des abricots mûrs. Il rencontre Galia et  renoue avec le bonheur simple d’aimer.

« Il pensa qu’une autre vie commençait pour lui, pacifique et printanière, sous le soleil et les arbres, non loin de gens inoffensifs et parfois accueillants… »

Car tous ne lui ouvrent pas les bras ; le mot « réfugié » lui arrive parfois en pleine face, la méfiance est de mise envers cet homme qu’ils pensent originaire du Donetsk, en clair un bel « enfoiré ». Sergueïtch doit sans arrêt se justifier : il a travaillé toute sa vie dans les mines, il n’a jamais rien volé et il n’a tué personne. Il retrouve une même attitude en Crimée où il rejoint Ahtem, un Tatar avec lequel il a participé à un congrès d’apiculteurs il y a vingt ans. L’atmosphère, dans la région, est tendue, les nationalismes incandescents, les Tatars méconsidérés en raison de leur opposition à l’annexion russe, la surveillance des autorités russes est constante, effrayante, les gens sont arrêtés au nom de motifs fallacieux qu’il leur est impossible de contrer.

Sergueïtch reprend le chemin de Mala Starogradivka, là où s’écoule aussi la vie, ordinaire et routinière.

« Trois années en la seule compagnie d’un Pachka dans un village déserté par ses habitants lui avaient appris qu’on pouvait être entouré de très, très peu de monde sans en souffrir pour autant. Au contraire, pareille dépopulation aidait à mieux se comprendre soi-même et à mieux comprendre la vie. »

Un roman apolitique

Les abeilles grises se veut un roman apolitique, Andreï Kourkov se gardant de toute considération géopolitique et s’attachant au regard d’un homme, certes réduit à l’impuissance mais riche de son humanité et de la solidarité qu’il manifeste envers les autres, un bien qu’aucune guerre ne lui ôtera.

Dans un monde où tout est concentré sur le primordial, le vital, où la seule question qui ait de l’importance est « Vivant ? » – celle que Sergueïtch pose régulièrement à Petro –, restent le courage extraordinaire de gens ordinaires, la bravoure face à la violence et à la corruption endémique. Le message du roman, conte on ne peut plus actuel, est qu’au cœur de l’absurde nous pouvons toujours trouver un sens à nos vies.

La littérature qui éclaire et apporte une certaine sérénité y aide, par la grâce, ici, d’une histoire simple dans laquelle l’auteur instille poésie et humour. Andreï Kourkov l’affirme : l’humour est médecine et résistance. Les abeilles grisesn’est pas un roman de guerre, mais bien un roman sur ce qui nous définit humain, un roman de tendresse et d’amour, amour de notre prochain et amour du règne animal, source de joie, dont nous avons à apprendre.

« Il se dit que les humains pourraient apprendre des abeilles. Les abeilles, grâce à leur discipline et leur travail, avaient construit le communisme dans les ruches. Les fourmis, elles, étaient parvenues à un vrai socialisme naturel. N’ayant rien à produire, elles avaient juste appris à maintenir l’ordre et l’égalité. Mais les humains ? Il n’y avait chez eux ni ordre ni égalité. »

Stéphanie LORÉ

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Andreï Kourkov, Les abeilles grises, traduit du russe (Ukraine) par Paul Lequesne, éditions Liana Levi, 2022, 400 p., 23 €

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