Chronique des confins (21)

Kamal Rawas

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Un jour, une écriture – Le confinement porte en lui-même une intimité, une profondeur dont peuvent se saisir les écrivains et les écrivaines, notamment de théâtre et de poésie. Nous les avons sollicités, afin qu’ils offrent généreusement leurs mots, leur écriture des confins… Derrière l’humour qui inonde les réseaux sociaux, il y aura toujours besoin d’une parole qui porte un désir, une attente, un espoir, du sens.

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Nous voilà dans la période des impossibles.

Tout peut arriver, surtout l’impossible, et cela nous surprend de moins en moins.

Roland Garros aura lieu au mois d’octobre, les Jeux Olympiques dans un an, il n’y a plus de championnat de foot, et même le Tour de France risque de se faire en vélo d’appartement.

Y aura-t-il un baccalauréat, un CAPES, que vont donc devenir tous les concours ? Que va-t-on faire de nos récoltes ? Quand reverrai-je mes enfants ? mes parents ? mes amants ? Chacun, de l’endroit où il se trouve, se découvre chaque jour de nouvelles interrogations, qui surgissent, malicieuses, comme des poupées russes.

Tout est chamboulé, tout peut arriver, surtout l’impossible. Et le vertige qui va avec.

Et les absences à venir.

Croire de toutes nos forces au sens du projet amorcé de l’endroit où nous sommes confinés, sans savoir s’il aboutira. Notre challenge du moment.

Ou bien se distraire, évacuer par le rire, le jeu, s’envoyer des blagues, des énigmes, des quiz…
Ou bien découvrir ces pratiques de l’instant présent, de la pleine conscience, soudain en adéquation avec ce moment qui s’étire…
Ou bien les colères qui s’échappent…

Dans les vignes, l’heure est à la lutte contre le gel. Des brasiers prêts à être allumés avant l’aube pour sauver les premiers bourgeons.
Il fait toujours aussi beau, mais contrairement à il y a quelques jours, les gens s’évitent, s’ignorent, ils sont beaucoup moins nombreux, plus farouches.
L’évitement commence à se banaliser. Il va être étrange de revenir à la normale. De se prendre à nouveau dans les bras, de se faire ses deux trois quatre bises bien de chez nous.

En attendant les oiseaux s’en donnent à cœur joie. Cela fait longtemps qu’ils n’ont pas eu un silence pareil. Cela fait longtemps qu’on ne les a pas aussi bien entendus.

« Le sens de tout ça ? », demande Tchekhov. « Regardez là-bas, les grues qui volent. Elles volent sans savoir, elles volent, c’est tout. »

Comme si tout cela nous rapprochait de notre part animale. Chaque harde dans son terrier, pour un temps indéterminé. Les parents ont l’occasion d’observer leurs enfants, ce n’est pas si souvent. Les enfants ont l’occasion d’observer leurs parents. Ce n’est pas si souvent non plus. Les parents se retrouvent, comme au temps de leur rencontre. La harde se redécouvre.

C’est le printemps. Le printemps des impossibles. Le temps aussi de semer des graines.

Kamal RAWAS

Comédien et auteur

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