Faire de l’art pour retrouver la possibilité du manque

Faire de l’art pour retrouver la possibilité du manque
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Nous avons remplacé le désir par la jouissance, le manque par la perpétuelle satisfaction… Nous participons de cette orgie suicidaire décrite dans La grande bouffe de Marco Ferreri. Et si l’art consistait précisément à rouvrir la possibilité du manque ? Une réflexion de notre collaboratrice, philosophe et poète, Ariel Spiegler.

Dans notre monde occidental, nous voilà plongés jusqu’au cou dans la grande marée du nihilisme qui commençait à inonder l’Europe au XIXe siècle. En effet, les Lumières nous ont appris à délaisser nos croyances au profit de la raison. Nous avons donc eu la tâche de construire, avec nos propres forces, le sens qu’il fallait donner au réel. Pourtant, si ce sens ne provient plus que de la subjectivité humaine, une sorte de désespoir la saisit aussitôt quand elle constate que le monde en lui-même est totalement hétérogène à tout régime de discours que l’on pourrait tenter de projeter sur lui.

Il ne faut plus déchiffrer une vérité présente au-dehors de nous, mais la produire de toutes pièces en admettant alors qu’il s’agira seulement d’une interprétation contingente. Ainsi le nihilisme consiste-t-il en ce grand effondrement de principes, ce discrédit méfiant venant s’abattre sur tout ce qui n’est pas l’individu lui-même. La recherche d’un sens, et même le désir de construire un type de société nouveau sont d’emblée l’objet des plus profondes suspicions.

Reste alors un impératif : celui de combler l’individu, de le satisfaire dans toutes ses revendications quelles qu’elles soient, en un mot de lui permettre de jouir le plus possible et le plus longtemps possible.

La grande bouffe de Marco FerreriLe caractère douteux, voire suicidaire, d’un tel programme apparaît dans l’humour tragique de La grande bouffe, de Marco Ferreri, sorti en 1973, où quatre amis décident de mettre fin à leurs jours en se gavant. Ils invitent des prostituées, s’empiffrent en regardant des diapositives érotiques et finissent tous par mourir en effet dans une maison remplie d’excréments. Ainsi, le constat que l’on peut dresser de la situation de l’homme contemporain dans sa volonté de jouissance laisse tout de même perplexe. Nous avons l’impression d’assister à une orgie funèbre où l’on a étouffé le désir.

Nous pouvons attendre de l’art vivant qu’il s’empare d’un élan vital qui semble nous manquer.

Du glissement progressif du tabou vers la perversion…

Charles Melman - L'homme sans gravitéDans L’homme sans gravité, le psychanalyste Charles Melman, interrogé par Jean-Pierre Lebrun, dresse un tableau clinique du sujet contemporain qui passe d’une économie psychique de type névrotique – c’est-à-dire articulée autour de l’interdiction – à une structure à tendance perverse où la jouissance est non seulement banalisée, mais en outre exigée. Ce que la société nous invite à faire à tout prix, c’est à jouir, à jouir de tout et en toutes circonstances. L’évocation dans ce livre de l’exposition de cadavres humains qui s’était tenue dans plusieurs pays du monde autour de 2009 montre assez que l’exhortation à la jouissance tend à aplatir toute espèce de frontière et tout type de sacralité. Or, ce nouvel impératif a pour conséquence de vider le sujet de toute référence stable et de faire de lui une ombre erratique qui va de jouissance en jouissance, de vie en vie, sans trouver jamais aucun lieu stable ni aucune identité à laquelle il devrait se tenir. Nous ressemblons aux enfants hyperactifs auxquels on donne des calmants et que l’on tente d’hypnotiser par la télévision : nous ne tenons pas en place.

La perversité, que l’on pourrait définir traditionnellement comme la jouissance devant l’angoisse de l’autre, apparaît dans ce texte avant tout comme une perte du désir au profit de la jouissance ; la frustration inhérente au désir n’est plus tolérable. Ainsi, tout s’organise pour que plus rien ne vienne à manquer, et pour que l’on puisse parvenir à une sorte de plénitude sereine qui ferait taire le vacarme tapageur du désir – c’est-à-dire de la vie elle-même. Or, le désir ne se maintient précisément que par son échec à être comblé ; il ne reste tendu qu’à la condition de ne jamais pouvoir s’écraser sur l’objet.

Nous pouvons attendre de l’art vivant qu’il s’empare d’un élan vital qui semble nous manquer.

Choisir la possibilité du manque

L’art vivant se trouve donc dans un contexte particulièrement précis : sa tâche ne peut plus être cathartique (permettre aux passions de se satisfaire de façon ritualisée par l’intermédiaire du spectacle) puisque cette vocation n’a de sens que dans une société fondée sur l’interdiction, sur la distinction entre le profane et le sacré.

Il n’est plus tellement tenu de nous divertir : le divertissement n’est possible que dans un horizon de sens ; or, le relativisme contemporain en a dissout la stabilité et la pesanteur. Nous ne savons pas de quoi il faudrait que nous nous détournions : de quel sérieux, de quelle gravité ?

On pourrait penser que l’art vivant peut décrire ce qui se passe. Mais à quoi bon ? Le constat est dressé depuis déjà deux siècles.

Ne reste, semble-t-il, qu’une solution possible : réintroduire la possibilité d’un manque, d’un silence, d’un point aveugle dans notre expérience.

Nous avons besoin de prendre conscience que notre vie dépend de notre capacité à supporter l’absence. Le spectacle a donc la tâche, peu commode j’en conviens, de lutter contre la morbidité d’une plénitude absolue, en réintroduisant la possibilité, pour les sujets gavés que nous sommes, de supporter le manque.

Ne reste qu’une solution possible : réintroduire la possibilité d’un manque, d’un silence, d’un point aveugle dans notre expérience.

L’émergence d’un projet de société dépend évidemment de la viabilité d’un désir capable de le soutenir. Si nous nous refusons à désirer, et donc à manquer, nous ne pourrons pas sortir d’un nihilisme toujours plus opaque. Il faut donc esthétiser la quête pour qu’elle puisse exister en effet. Il incombe donc à la création artistique de creuser un sillon qu’elle est la seule à pouvoir introduire dans un univers saturé par la jouissance.

Ariel SPIEGLER

Cf. Charles Melman, L’homme sans gravité, Jouir à tout prix, Entretiens avec Jean-Pierre Lebrun, Denoël 2002.

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