Un collectif d’artistes signe dans Profession Spectacle une lettre ouverte au président de la République et à la ministre de la Culture, appelant les dirigeants à protéger les artistes, sous peine de signer la mort de toute création artistique et de favoriser la seule industrie du numérique, qui obéit à la logique de la rentabilité financière.

Monsieur le président de la République, Madame la ministre de la Culture,

Depuis 1985, les artistes n’ont plus obtenu de droits.
Vous avez aujourd’hui une opportunité unique de revitaliser la création artistique ou, à défaut, de la voir disparaître, supplantée par l’industrie du divertissement.

La loi n°85-660 du 3 juillet 1985 donne des droits aux artistes, des droits issus de leur travail. En contrepartie 25 % des sommes perçues via les organismes de gestion collective (OGC) tels que la SPEDIDAM, l’ADAMI, la SACEM, la SACD, etc., sont redistribuées dans la diffusion du spectacle vivant, la création, l’éducation artistique et culturelle et la formation d’artistes. Il s’agit là d’un financement vertueux, issu du travail des artistes et non pas de subventions comme on le croit souvent.
Mais la loi doit évoluer au plus vite, car cet argent est issu des revenus générés par la copie privée. Or cette dernière (CD vierge, disques durs, etc.) est désormais remplacée par les nouvelles pratiques, essentiellement le streaming, alors que les artistes-interprètes, contrairement aux intermédiaires entre le public et les artistes (producteurs, éditeurs, major…) ne perçoivent rien…

Ironie du sort, les plates-formes de streaming n’ont jamais autant gagné d’argent grâce à notre travail que pendant cette période, alors que nous sommes empêchés de travailler et qu’elles refusent de payer les droits voisins ! Conséquence première : nos revenus baissent inexorablement.
Faut-il rappeler qu’une œuvre musicale, chorégraphique, théâtrale… ne prend forme que grâce à l’entente d’un auteur et d’un interprète ?

Cette situation incompréhensible a pour conséquence l’érosion des sommes perçues par les artistes et mécaniquement de celles redistribuées par les OGC pour financer le spectacle vivant et la création. De l’argent en moins, et de moins en moins, qui par exemple ne servira plus (et l’on pourrait écrire au présent) à financer – et ce, de manière significative – des milliers de festivals (porteurs de vrais projets artistiques), des écoles, des compagnies, sur tout le territoire et au-delà.
Il faut préciser que tout notre écosystème est concerné, celui des artistes en général et pas seulement des interprètes : à eux seuls, les revenus des droits voisins distribués en action culturelle servent en effet à financer des ensembles musicaux, des compagnies de théâtre et de danse, des écoles, des festivals qui jouent des œuvres nouvelles ou pas, ainsi que des auteurs et compositeurs bien vivants qui en profitent aussi largement… CQFD.

Pourtant l’Europe a enfin fixé un cadre clair : l’industrie du numérique doit payer ce qu’elle nous prend. Certains pays, notamment l’Espagne, ont enfin permis aux artistes de récupérer leurs droits… Qu’attendons-nous en France ?

Aujourd’hui pétrifiés, mais pas vaincus, les artistes s’organisent, dans le seul but de défendre leurs droits et leur métier. Sans a priori politique, apparaissent ainsi de nouveaux syndicats et des fédérations avec lesquels vous pouvez discuter directement.
Les temps changent, les interlocuteurs aussi. Les artistes savent d’expérience qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes, bien que la fragilité dans laquelle se trouve l’immense majorité les pousse souvent à l’autocensure, à la retenue et à une certaine forme de fatalité, voire de crainte…

Les artistes sont légitimes, faut-il le rappeler ?, pour s’exprimer et construire l’avenir avec ceux qui les gouvernent. Pour parler de culture, il faut parler artistique, et donc aux artistes eux-mêmes (vous avez commencé à le faire, continuez !). La question de la représentativité est reposée : il est indispensable de retrouver des alliances objectives entre les institutions et, in fine, entre le public et les artistes, comme de veiller à maintenir une différenciation entre ce qui relève du divertissement et ce qui relève du champ de la création artistique. Si les deux sont légitimes et s’accommodent dans le « fourre-tout » culturel, les amalgamer signifie la mort de la création artistique. Les premiers, puissants, cherchent la rentabilité financière, des revenus immédiats. Ils répondent à une logique industrielle qui utilise l’artistique à ses fins, quand les seconds ont un impact différé dont les revenus sont artistiques, éducatifs, sociaux… Aujourd’hui plus que jamais, il est nécessaire de nous redonner les clefs.

Par-delà ce qui fait la spécificité française rayonnante et enviée par le monde entier, l’enjeu est-il d’émanciper, d’éduquer, ou bien seulement de divertir ? On nous présente des diagnostics économiques, mais où sont les diagnostics artistiques, sociaux et éducatifs ?

C’est à vous de décider si une filière industrielle peut s’accaparer toutes les subventions publiques parce qu’elle se dit la plus à même de réaliser des objectifs d’intérêt général, et donc structurants. Face à elle, nous ne pouvons pas lutter.

Permettez donc au moins aux artistes, par la loi, d’obtenir les droits dont ils sont aujourd’hui clairement spoliés par les principales sociétés du numérique. Tout le pays en profitera et non pas quelques-uns.

SIGNATAIRES
Eryck Abeycassis, Alex Augier, Hélène Breschand, Pierre Clemens, Enzo Corman, Elise Dabroswky, Julien Desprez, Benjamin Dupé, Benjamin de la Fuente, Pierre Jodlowsky, Philippe Legoff, David Léon, Philippe Malone, Jacky Merit, Pénélope Michel, Natacha Muslera, Annabelle Playe, Nadia Ratsimandresy, Christophe Ruestch, Samuel Sighicelli, Michel Simonot, Azusa Takeuchi, Kasper Toeplitz, Alexander Vert, Franck Vigroux, Wilfried Wendling

.



Photographie de Une – Forêt de Franck Vigroux, juin 2020
Crédits : Quentin Chevrier