Dans Les Buveurs de vent, paru chez Albin Michel, Franck Bouysse s’attache à nous décrire les ressorts de la révolte, qu’elle soit personnelle ou commune, révolte contre les abus de pouvoir, contre les silences lourds à porter, contre les chaînes que nous nous mettons à nous-mêmes. D’une plume élégiaque, il nous mène irrésistiblement vers un final étourdissant, ode à toutes les libertés.

Genèse

Le roman s’ouvre sur la scène mythique, biblique, d’un couple cheminant à travers bois. L’homme porte un fardeau sur le dos, la femme un enfant dans les bras. Leur silence fait écho à celui du monde qui les entoure et laisse s’épanouir leur rêve naissant de « grand projet sédentaire », refoulant « le chaos tranquille de la marche ». Harassés, ils s’installent là, au creux d’un écrin verdoyant, dans ce lieu qui sera dit le Gour Noir. Des années plus tard, charrié par la rivière y coulant, un cadavre sera trouvé, « un germe de mort qui allait enfanter un autre monde ». Qu’est ce monde nouveau enraciné dans le monde ancien et né de la colère des hommes ?

« Pour témoigner de ce qui arrive ensuite, il faudrait peindre le silence avec des mots, même si les mots ne suffiront jamais à traduire une réalité, et ce n’est pas nécessaire. Il faudra pourtant. Témoigner du dérisoire et du sublime. »

Écritures

Franck Bouysse, Buveurs de vent, Albin Michel couvertureLe Gour Noir, sis en Corrèze dans le Massif central, est dominé par un barrage auprès duquel trône une imposante centrale électrique, comme une araignée géante retenant les hommes prisonniers, « âmes dociles » qui lui ont abandonné leurs âmes et leurs rêves. Cette soumission et cette peur se transmettent de génération en génération, annihilant toute velléité de révolte.

« Surtout ne jamais croire aux rêves, ne pas même les respecter, avec le sentiment chevillé que sinon, ce serait leur plus grande défaite. Accepter les défaites sans mener les guerres. En refusant le combat, rien de grave ne pouvait arriver. »

La région appartient à Joyce, un illustre inconnu arrivé un après-midi d’octobre d’on ne sait où et qui, dix ans plus tard, possédait toute la ville. Sa seule religion est la richesse, la bien égoïste, la méprisante ; son unique dieu est lui-même, qui peut tout reprendre en un claquement de doigts. Un tel cynisme sert fatalement d’écran à quelques failles, quelques gouffres.

« À l’évidence, tout laissait penser que cet homme était absent de lui-même, et nul n’aurait su dire combien de temps cela lui avait pris pour en arriver là, si c’était sa nature profonde, si quelque suprême effort y avait présidé, ou quelque tragédie. À croire qu’il se tenait au-delà de toute projection humaine, afin de ne rien abandonner à ses “semblables”, qu’il ne se risquait même pas à considérer pour ne pas être tenté d’y reconnaître une part de lui-même, même infime, un reflet sur un miroir fêlé. »

Bâtir à sa propre gloire lui fournit, de longues années durant, l’adrénaline qui a donné un sens à sa vie. Que faire à présent que tous le redoutent, que la moindre rue est à son nom, que l’enfant qu’il voulait pour parachever son œuvre se révèle si décevant, si insignifiant ? Comptons sur le sort ironique qui se joue des hommes ! Le grain de sable sera une enfant, Mabel Volny, grandie sous l’ombre protectrice de son grand-père Elie qui lui a tôt appris à vivre les yeux ouverts, à ne pas ressembler à ses parents.

« La vie, il faut la laisser déborder tant qu’il y en a […] N’attends rien d’ici. Tes rêves, ils viendront jamais pousser la porte. Il faudra que tu ailles briller ailleurs, t’auras pas d’autre choix… »

Mabel a trois frères aux prénoms bibliques : Matthieu, adorateur de la nature ; Marc, féru de littérature, son refuge ; Luc, qui vit littéralement dans le roman de Jules Verne, L’Île au trésor, le petit dernier simple d’esprit qui a brisé le rêve de leur mère Martha de rendre au monde les douze apôtres. Elle s’est alors désintéressée de sa progéniture, mère absente, épouse distante, une femme résignée et étriquée, prisonnière d’elle-même, comme déjà morte. Personne, il est vrai, ne lui a appris à être autre. Elle a épousé Martin de retour d’une guerre qui l’a vidé, laissé sans attentes, sans désirs. Il ne sait plus ce qu’est l’amour et voit ses enfants comme « des animaux dociles incapables de rébellion ». Rebelle, sa fille Mabel l’est, elle refuse de se confire dans l’acceptation, de renoncer aux gourmandises de la vie, de brider émotions et sensations. Depuis ses six ans, elle a d’ailleurs l’habitude, avec ses frères, de se suspendre avec des cordes au viaduc qui supporte la ligne ferroviaire, « défiant le destin, sans autre idéal que ce moment de liberté absolue, dont ils conserveraient le souvenir jusqu’à leur mort. » – « Ils inspiraient fort et buvaient le vent qui montait de la vallée, le recrachant en relents de tempête sous leurs crânes d’enfant. »

Mabel n’a peur de rien et ne cède à aucun compromis. Elle est de cette beauté rare qui attire et fait peur, un pouvoir dont elle use avec un art consommé… en consommant selon ses désirs. Sa mère, qui ne jure que par les Saintes Écritures, ne lui a jamais raconté de contes de fées et Mabel n’en a jamais lu, « depuis qu’elle était petite, elle avait décidé de régner sur son existence, une folle ambition, un monde à créer, à peupler et à étendre. Déjà reine sans le savoir […] et s’il devait y avoir un jour un roi, ce serait elle qui le ferait roi. » Elle est le reflet antinomique de sa mère, explorant le plaisir sous toutes ses formes, en moquant la mauvaise réputation. Sa mère, pour cette raison, la bannit ? Qu’à cela ne tienne ! Elle trouve une chambre dans une pension et se fait engager à l’Amirale, débit de boissons et de chair fraîche. Elle est la grâce incarnée, l’expression du divin et continue à diriger la manœuvre, tenant tête à Joyce qui veut qu’elle monte – un gâchis que ce corps si sensuel soit cantonné à servir des bières.

Apocalypse

Martin, son père, n’ose intervenir, bredouillant, maladroit. Il va peu à peu s’ouvrir au contact de Gobbo, un marin échoué là, là ou ailleurs… Gobbo aux yeux de qui « le silence est une vaste prison où l’on enferme ses peurs ». Martin ressemble à un félin blessé que Gobbo réussit à apprivoiser.

« Lui qui avait toujours cru que le silence et les coups étaient le meilleur des ciments pour assurer la cohésion de son monde s’apercevait en marchant que le silence n’était rien que du vide que chacun s’efforce de combler à sa façon, et les coups, une autre forme de silence asséné, les façons dissemblables de s’imposer par la force ne permettant jamais à un édifice de tenir debout bien longtemps. Il n’y avait que le langage qui le pouvait. Les mots que l’on dit, et ceux que l’on entend. Qu’ensuite, seulement, les gestes peuvent exprimer. »

Le temps est venu de changer, de batailler contre les silences trop lourds, les gestes retenus, la lente implosion de soi. Le temps est venu de la révolte intime et de la mutinerie solidaire contre un étranger parvenu à imposer sa loi. Le temps est venu de se démuseler, de retrouver sa part d’humanité et, fièrement, de tenir tête, quel qu’en soit le prix, à l’homme qui clame : « Je suis l’alpha et l’oméga, le principe et la fin. »

Franck Bouysse raconte des histoires-fables dans lesquelles il n’y a pas de grands tumultes mais des revirements inattendus, des histoires sombres qui finissent en éclats de lumière, des histoires bien ancrées dans notre monde qui semble baigner d’irréel, d’étrange. Les Buveurs de vent nous parle de prison, celles que l’on érige soi-même, celles qui nous sont imposées, avec cette conclusion qu’il y a toujours moyen de briser ses chaînes. Il nous dit le funeste des dictatures, qu’elles soient à petite ou grande échelle, l’hybris destructeur, dépourvu de tout discernement. Il affirme la puissance de la nature, les promesses de l’insoumission et la beauté du pardon.

Si j’y trouve moins de grâce et d’intensité que dans son précédent roman, le vibrant d’aucune femme proche de la perfection – paru en 2019 à La Manufacture de Livres –, j’aime le talent de l’auteur à effleurer l’innommable, à traduire l’indicible ; j’aime ses phrases qui s’envolent et nous emportent, sculptées de mots ciselés plongeant au plus profond de l’âme humaine, décortiquant l’obscur et faisant du roman un lieu de révolte.

Stéphanie LORÉ

Franck Bouysse, Les Buveurs de vent, Albin Michel, 400 p., 20,90 €

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