Dans une tribune publiée ce mois-ci, les dix-neuf directrices de centres dramatiques nationaux évoquent leur combat contre l’injustice et pour l’égalité, non sans expliquer leur impuissance et se dégager de toute responsabilité personnelle. Un texte à la formulation parfois ambiguë.

Elles représentent aujourd’hui 46 % des directions de centres dramatiques nationaux (CDN), contre 12 % il y a encore dix ans : le phénomène de féminisation des postes à responsabilité au sein du spectacle vivant est ainsi en plein développement, sans que celui-ci soit assez commenté, selon les dix-neuf directrices dans leur tribune, par les médias – reproche d’autant plus curieux que la question de ladite féminisation – sa lenteur et ses progressions – fait l’objet d’une quantité astronomique d’articles depuis plusieurs années.

Nathalie Garraud (Montpellier), Emilie Capliez (Colmar), Chloé Dabert (Reims), Julie Deliquet (Saint-Denis), Carole Thibaut (Montluçon), Maëlle Poésy (Dijon), Macha Makeïeff (Marseille), Muriel Mayette (Nice), Célie Pauthe (Besançon), Aurélie Van den Daele (Limoges), Pascale Daniel-Lacombe (Poitiers), Camille Trouvé (Rouen), Alexandra Tobelaim (Thionville), Julia Vidit (Nancy), Pauline Bayle (Montreuil), Lucie Berelowitsch (Vire), Séverine Chavrier (Orléans) et Catherine Marnas (Bordeaux) ont donc décidé de publier cette tribune.

Pourquoi maintenant ? Probablement pour répondre au mouvement #MeTooThéâtre qui n’en finit plus de faire trembler le petit milieu du spectacle vivant ; les directrices signataires font notamment mention des « violences sexistes et sexuelles intolérables dénoncées haut et fort ces dernières semaines ».

Volonté et impuissance

« Nous avons, comme toutes les artistes femmes, actrices, autrices, metteuses en scène, eu à faire face aux inégalités de genre et aux rapports de domination qui structurent notre secteur, de la formation à la production jusqu’à la direction des institutions », écrivent-elles en introduction, citant par la suite la faiblesse des moyens de production dévolus aux équipes artistiques dirigées par des femmes, l’absence de parité dans les programmations, l’inégalité des niveaux de salaires ou encore l’assignation à des espaces considérés à tort comme secondaires. Mépris, condescendance, paternalisme, domination, pouvoir sont ainsi les mots et les maux qu’elles relèvent.

Leur nomination à la tête d’institutions peut-elle changer le système tel qu’elles le perçoivent ? « Nous n’avons jamais eu la naïveté de penser que nos seules nominations suffiraient à rétablir une justice et une égalité, ni celle de croire qu’au cœur d’un système profondément inégalitaire, il serait plus simple pour des femmes de transformer une longue histoire de domination et de violences, répondent-elles, souhaitant montrer que le pouvoir lié à leurs fonctions actuelles ne va pas sans une forme d’impuissance. Nous mesurons l’ampleur de notre responsabilité et de notre tâche, et nous sommes convaincues que c’est en s’attaquant COLLECTIVEMENT au système de production dans son ensemble, aux conditions d’égalité qu’il devrait garantir entre toutes et tous, que nous parviendrons à transformer profondément les choses. »

On s’étonne dès lors qu’aucun homme, et notamment les directeurs de CDN, n’ait été appelé à signer cette tribune, pour manifester d’emblée cette dimension collective à laquelle elles aspirent, et donner ainsi du poids à leur volonté de transformation.

Pertinence d’une telle tribune ?

On peut voir cette tribune comme une volonté de se dédouaner, de s’auto-justifier, d’affirmer qu’elles sont impuissantes et que ce n’est pas de leur faute si la situation ne progressive pas  vite, de reporter la responsabilité ailleurs – sur le système qui les précède, sur les journalistes qui ne parlent pas assez d’elles, sur les théâtres nationaux sans direction féminine, sur les pouvoirs publics qui ne font pas assez, etc. –, de montrer aussi qu’elles sont, elles aussi, d’abord des « victimes », avant que d’avoir été directrices d’institutions labellisées, afin de ne pas être assimilées à une colère généralisée contre les puissants (et les puissantes).

On peut aussi voir – heureusement – ce texte comme une appel à un travail collectif, afin que la justice et l’égalité triomphent enfin. Tel est le sens qu’elles veulent essentiellement affirmer à la fin de leur tribune.

« Ce combat demande une attention de tous les instants, le courage de la formulation et de la décision, au cœur de nos propres instances, de nos théâtres, de nos pratiques, concluent-elles. Rien ne se fera sans une volonté politique pleine et entière qui se traduise par des actes forts et des décisions concrètes : de l’égalité des moyens dans les dispositifs de financement public jusqu’à la parité dans les nominations à la direction des plus importantes institutions publiques, comme les théâtres nationaux tous dirigés aujourd’hui par des hommes. »

On peine tout de même à comprendre en quoi cette tribune est in fine pertinente – du moins, telle qu’elle est formulée concrètement, tant elle n’apporte rien (ou si peu) au débat, à l’intelligence collective – pour notre temps, au-delà de la juste cause défendue.

Élodie NORTO

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