Une objection revient souvent dans la bouche des opposants aux droits culturels : ils entraîneraient la disparition des rôles et places des professionnels des arts, notamment les programmateurs. Une objection récurrente et crédible… en apparence seulement.

Une objection revient souvent dans la bouche des opposants aux droits culturels : ils entraîneraient la disparition des rôles et places des professionnels des arts, notamment les programmateurs. Si chacun a le droit d’exprimer sa liberté artistique, un programmateur a-t-il encore sa place ? Qui est-il pour juger ce qui est bon ou mauvais, et plus encore qui mérite ou ne mérite pas de s’exprimer sur une scène, sous un chapiteau ou dans la rue ? Alors, les droits culturels signent-ils la fin des programmateurs ?

Dans mon article Métropoles, culture et libertés : comment agencer les contradictions culturelles ?, à la page vingt-et-une, je me permets un rappel des droits humains fondamentaux, en affirmant que chacun a le droit d’exprimer sa liberté artistique : « L’universalité des droits humains n’est donc pas dans le jugement de valeur qui désigne « la création » ; elle est dans la garantie apportée à toute personne de pouvoir disposer du droit d’exprimer sa liberté dans une forme artistique. »

Cette phrase, prise hors de son contexte, peut être mal interprétée, ainsi que j’ai pu le constater dans un courrier que m’a adressé Yannis Jean*, délégué général du Syndicat des cirques et compagnies de création, qui en tire immédiatement une conséquence très lourde : « Ainsi, nul ne saurait refuser à autrui l’accès au plateau qui permettra de montrer son œuvre, sa forme artistique. La qualité supposée de l’auteur ou des interprètes ne saurait être une barrière. Ainsi, la programmation d’une salle de spectacle n’a plus de sens. Tout au plus, pour donner de la lisibilité, on pourra affecter des créneaux en fonction de grands genres : musique, théâtre de texte, cirque, danse, marionnettes, expressions pluridisciplinaires diverses… »

Je veux bien reconnaître que, si cet argument était juste, il faudrait évidemment combattre toute politique fondée sur les droits culturels ! Or, l’argument est erroné. J’ai certainement dû mal m’expliquer, tellement il me semble étonnant de tirer une telle conclusion de l’énoncé du droit humain fondamental à la liberté artistique. En conséquence, je reprends le raisonnement à son point de départ.

Les droits culturels ne détruisent pas les libertés acquises

En premier lieu, les textes des droits humains fondamentaux (y compris les droits culturels) énoncent des valeurs générales pour toute la « famille humaine ». Ces valeurs sont d’abord éthiques – plus que juridiques – et sont à comprendre comme autant de « balises » qu’il faut essayer de concrétiser le mieux possible, là où on est, pour faire un peu mieux humanité ensemble.

Il n’est pas question d’imposer des actions identiques à tous. Il suffit de se rappeler que les droits humains fondamentaux sont le résultat de négociations entre des États aussi différents que les États-Unis et la Russie, pour renoncer à croire qu’il s’agit de « dogmes » qu’il faudrait appliquer de la même manière partout dans le monde ! Les droits humains fondamentaux – les droits culturels compris – ne font pas table rase de la situation réelle dans chaque pays. Il est seulement question de faire des efforts pour améliorer chaque situation afin qu’elle respecte, toujours un peu mieux, les valeurs d’humanité pour les personnes.

En France, sur le terrain des arts, il existe des scènes nationales, des SMAC, des opéras et autres labels d’État qui sont organisés avec des règles établies, des responsabilités identifiées, des missions définies, etc. Il y a, au masculin plus qu’au féminin, des directeurs artistiques, des programmateurs, des techniciens, comme des agents d’entretien qui font ce qu’ils doivent faire… L’approche par les droits culturels ne veut pas dire : détruisons tous ces acquis ! Ainsi, pour reprendre l’argument de Yannis Jean, un individu ne peut acter de ses droits culturels pour prendre possession (« occuper » en somme !) de tels lieux artistiques au nom de « sa » liberté artistique.

Plus précisément, si un tel individu affirme que « son » droit à la liberté d’expression artistique doit s’imposer à tous, il ne tient aucun compte de la liberté des autres personnes concernées, dont celle de la direction artistique ou de la programmation du lieu… Dans tous les textes des droits humains fondamentaux, il est dit et redit que la liberté est reconnue aux personnes qu’à la condition expresse que cette liberté respecte, aussi, les droits humains fondamentaux des autres personnes (seules ou en commun). Il est donc inconcevable qu’un individu exige de « programmer » à la place du programmateur si cela revient à réduire la liberté de celui auquel a été confié le soin de faire des choix artistiques, selon la réglementation d’intérêt général en vigueur. Ce serait empiéter sur le droit du programmateur « de prendre part à la vie culturelle ».

Si l’on va jusqu’au bout de l’argument, l’individu qui réclame le droit de prendre la place du programmateur s’engage dans une « pratique néfaste », pour reprendre une expression de l’ONU qui qualifie les situations où des personnes sont empêchées de bénéficier de leurs droits fondamentaux.

Il est donc bien injuste que les droits culturels servent d’épouvantails pour effrayer les professionnels installés.

Les droits culturels n’oublient pas les libertés encore inaccomplies

En revanche, l’autre facette des droits culturels est à raconter : certes, le programmateur garde sa place, mais il y a certainement au moins une personne qui estime que sa liberté de prendre part à la vie culturelle n’est pas satisfaite par cette programmation du lieu. Le droit humain fondamental de cette personne n’est ni réalisé, ni réalisable dans l’équipement artistique tel qu’il est organisé.

Nul ne peut rester indifférent à cette situation où des personnes n’ont pas la possibilité d’exercer dans la réalité leur liberté d’expression artistique.

Ceci n’est pas là une histoire théorique ! C’est la mienne et celle de milliers de personnes qui ont considéré à un moment de leur vie libre et digne que les ressources artistiques du « service public » ou des entreprises privées n’étaient ni « adaptées », ni « adéquates », ni « disponibles », ni « accessibles » ni « acceptables » par rapport à leur liberté effective d’expression artistique (ces cinq termes sont les conditions nécessaires pour qu’une personne puisse bénéficier de son droit de prendre part à la vie culturelle, selon l’Observation générale 21 du Comité de suivi du Pacte international relatif aux droits économiques sociaux et culturels). Le droit fondamental de prendre part à la vie culturelle étant nié, il fallait donc le prendre en considération.

Je pourrais commencer par Jeanne Laurent et le constat de l’absence de possibilités d’expression théâtrale de qualité en province ; la réponse fut la création des CDN. André Malraux fait de même en inventant les maisons de la culture. Je préfère continuer par du vécu : lorsqu’au début des années 1980, nous étions quelques-uns à revendiquer une place pour le rock dans la politique culturelle, nous critiquions le refus des établissements artistiques existants de programmer ces musiques. Il a fallu plus de dix ans pour voir naître les cafés-musiques et quelques années de plus pour les SMAC… Il me semble que, pour le cirque ou les arts de la rue, cette histoire de revendications contre l’existant, en vue d’avoir une place, fut tout aussi lente et tendue.

Nous avons même – et, selon moi, c’est le pire – fait usage d’arguments « utilitaires » pour avoir droit à un strapontin : l’utilité sociale de l’artiste (j’ai vendu les cafés-musiques au Premier ministre en disant qu’ils auraient une vocation sociale dans les quartiers agités !) ou l’impact économique (l’économie créative), sans plus nous préoccuper de l’essentiel : la nécessité pour tout être humain de gagner en liberté d’expression sous une forme artistique, valeur universelle consignée dans les textes de référence des droits humains fondamentaux.

J’ai tiré une leçon de ces histoires : il a fallu attendre des années avant de « sembler » légitimes pour exister dans la politique culturelle. Nous n’avons pas perçu assez vite que nos revendications relevaient d’un droit humain fondamental et non d’une simple envie de pratiquer « nos » arts. Or, depuis la loi NOTRe (article 103), ce droit est reconnu. Nous pouvons affirmer qu’en tant qu’êtres humains, libres et dignes, nous devons bénéficier de notre droit fondamental à la liberté d’expression artistique et, à ce titre, être à la table de négociations sur les moyens publics accordés à ces libertés.

Une politique anticipatrice des droits culturels

On comprend alors que la politique des droits culturels n’attend pas la colère de celles et ceux qui aspirent à autre chose que l’existant pour exprimer la liberté de leurs imaginaires. Elle s’organise pour être à l’écoute des multiples manières de faire récit avec les autres. Comme je l’ai écrit plus haut, elle ne veut pas la destruction des libertés acquises du « programmateur » mais estime légitime que d’autres libertés artistiques trouvent aussi leur place. Il faut toujours rappeler que le « directeur artistique » et « le programmateur » en place n’ont pas été là de tout temps au sein de la politique culturelle (le cirque, par exemple !). Ils ne peuvent pas imaginer que « leurs » valeurs artistiques devraient s’imposer à toutes les libertés de symboliser le monde d’aujourd’hui et de demain.

Une politique de droits culturels doit donc anticiper le fait que d’autres libertés artistiques viendront avec les jeunes générations et avec d’autres parties du monde ! Au nom de l’humanité libre et digne, il faudra leur faire place mais cela n’implique nullement qu’il faille éliminer les autres libertés acquises précédemment, du moins tant qu’elles nourrissent la culture, c’est-à-dire les relations d’humanité.

Ou comme disait Édouard Glissant : « Les humanités d’aujourd’hui hèlent aux dialectiques inattendues (sauvages) de la multiplicité. »

Pour les droits culturels, nous sommes des êtres de récits dotés de libertés de les exprimer à soi et aux autres sous une multitude de mises en forme. Il ne devrait y avoir là rien d’effrayant pour des professionnels des arts.

Jean-Michel LUCAS

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* Cette note de Yannis Jean à Jean-Michel Lucas a été adressée en son nom propre et nom au titre de sa fonction de délégué général du Syndicat des cirques et compagnies de création. Elle n’engage donc en rien la responsabilité de cette organisation

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