Le 20 janvier 1933, François Lang acquit à l’Hôtel des ventes de Paris, entre autres partitions provenant de la collection de Vincent d’Indy, un petit volume broché contenant les Six fugues en forme de quatuor pour deux violons, alto et violoncelle composées par Johann Georg Albrechtsberger (1736-1809) – une partition rendue aujourd’hui vivante par la recherche et la pratique au sein de la Fondation Royaumont1.

Chronique : « Feuillets d’album de Royaumont »

Ami de Mozart et Haydn à Vienne où il fut organiste de la cour impériale (1772), puis Kapellmeister de la cathédrale Saint-Étienne (1792), Albrechtsberger laisse une œuvre prolifique aujourd’hui quelque peu oubliée – son catalogue compte pourtant 284 compositions sacrées, 278 pour clavier et plus de 193 autres pour divers instruments. Mais c’est davantage par la qualité de son enseignement et ses écrits théoriques qu’il exerça une forte influence sur ses contemporains. Haydn le considérait comme « le meilleur professeur de composition parmi tous les maîtres viennois actuels » et lui adressa sans hésitation le jeune Ludwig van Beethoven en 1794-1795.

« Le meilleur professeur de composition parmi tous les maîtres viennois actuels » (Haydn)

Son recueil de Fugues en forme de quatuor témoigne de sa parfaite maîtrise de la tradition contrapuntique, magnifiée avant lui par Palestrina (ca.1525-1594), Bach (1685-1750) et nombre de compositeurs-théoriciens protestants d’Allemagne du Nord (J. Mattheson, C.P.E. Bach, J.P. Kirnberger, F.W. Marpurg ou C.F.C. Fasch). En perpétuant cette tradition jusque tard dans le XVIIIe siècle, Albrechtsberger est parvenu à conjuguer le foisonnement de la polyphonie baroque à la clarté formelle du classicisme des Lumières.

Le document à la source de la pratique

C’est cette partition que le Kitgut Quartet a notamment pu découvrir en mai dernier à Royaumont, lors d’une résidence à la Bibliothèque musicale François Lang. Ce quatuor à cordes, composé d’Amandine Beyer – habituée de Royaumont – Naaman Sluchin (violons), Josèphe Cottet (alto) et Frédéric Baldassare (violoncelle), explore depuis 2015, sur instruments d’époque et cordes en boyaux, les grandes œuvres du répertoire aussi bien que les pièces oubliées. Les Fugues d’Albrechtsberger, qui répondent à cette seconde catégorie, ont pleinement satisfait la curiosité du Kitgut Quartet ; certaines agrémenteront les prochains programmes de concerts de l’ensemble.

Cet exemple est représentatif du projet développé au sein de la Bibliothèque musicale de Royaumont, qui vise à accompagner les musiciens dans leur (re)découverte des répertoires et l’interrogation des sources. Au cours de leur séjour à l’abbaye, les artistes dont nous soutenons la démarche bénéficient de conditions de travail privilégiées et nous tâchons de guider leurs recherches de répertoire à travers l’exploitation des collections de la BmFL. D’heureuses découvertes peuvent être au rendez-vous ! Il s’instaure alors une stimulante relation entre la source – la partition qui « fige » l’œuvre dans le temps – et la musique vivante.

Une édition critique à paraître…

Ajoutons que le petit recueil d’Albrechtsberger a également donné lieu à une étude musicologique dans le cadre d’un partenariat établi entre la Fondation Royaumont et l’Université de Poitiers. À l’issue d’une résidence de recherche à la BmFL conduite par le professeur Thierry Favier, initiateur du programme « La partition : de l’écrit au sonore », ces Six fugues en quatuor ont fait l’objet d’une édition critique par Charles Quentin de Gromard, alors étudiant en Master. Ce travail sera prochainement disponible en ligne sur le site de l’Université de Poitiers et rendu ainsi accessible à tous musiciens curieux.

Recherche et pratique se conjuguent donc pleinement et démontrent que le patrimoine musical conservé à Royaumont demeure vivant et inspirant.

Thomas VERNET

Responsable de la Bibliothèque musicale François Lang – Fondation Royaumont

1 Fondation Royaumont Bibliothèque musicale François Lang (coll. F. Lang): J. G. Albrechtsberger, Six fugues en forme de quatuor pour deux violons, alto et violoncelle, Offenbach s/Main, chez J. André, [c.1835], cot. Ed. 5257, partition 36 p. ; 27 cm, p. titre : signature de V. d’Indy au crayon, tampon « François Lang » à l’encre bleue.



Cette chronique s’inscrit dans le cadre d’un partenariat entre la Fondation Royaumont et Profession Spectacle.

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