Chronique des confins (28)

David Léon

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Un jour, une écriture – Le confinement porte en lui-même une intimité, une profondeur dont peuvent se saisir les écrivains et les écrivaines, notamment de théâtre et de poésie. Nous les avons sollicités, afin qu’ils offrent généreusement leurs mots, leur écriture des confins… Derrière l’humour qui inonde les réseaux sociaux, il y aura toujours besoin d’une parole qui porte un désir, une attente, un espoir, du sens.

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L‘eau & le sang, musique le vent.
Et après : fugue, musique et fugue, le langage s’est brisé – ne plus les écouter, discours discours discours -, la nuit a avalé le jour la voie lactée nuit noire, la lune a disparu nous ne l’oublierons pas, le vent.
Elle serpente libre,
fracasse,
se jette,
par filets ribambelle,
serpente et se faufile,
sauvage et nue,
intacte l’eau,
vive et hautaine,
désobligeante, tenace, martèle la roche, la sculpte, la plie, la parachève,
je la regarde,
et je me perds en elle depuis longtemps
nous ne l’oublierons pas, l’eau & le sang, le vent.

Et après le Collapse. Et après le Déni. La migraine de ces jours. Nous n’aurons fait que fuir, l’eau & le vent, le sang.

Tu demandes :
― « À quelle source maintenant ? »
― « Et à quelles profondeurs ? »
― « Sur quels réseaux, quels filaments – nervures -, sur quelles ressources ? »
― « Aussi loin que possible, aussi profondément. »
― « À quelle hauteur ? », tu dis.
― « Pour porter son regard. »
― « Peut être ça », tu dis.
« Peut être seulement ça. »
― « Qui peut le dire, mais quoi ? »
― « Le monde et ses saisons », tu dis.
― « Lune rose, pleine lune. »
― « Juste des mots, de petites phrases, des bégaiements, ma langue qui fourche,
dérape les jours d’après
. »
― « Elle coule comme l’eau des roches, des cailloux bleus et or. »
― « Regarde, entre mes doigts serrés avec un œil.
Regarde,
loin par la fenêtre
. »
― « Je te regarde, par-dessus mon épaule. »
― « Regarde le ciel, le bout de ma cigarette.
Regarde la nuit sous les rideaux, mes mains t’écrivent.
Regarde les grilles du parc, fermé.
Regarde les corps, l’autre côté des rues, clôtures, palplanches, parpaings.
Regarde leurs ombres, portées, déclivent, déclinent, les jours d’après.
Regarde mon corps, un grand corps de silence, et mes cheveux devenus si blancs
. »
― « Je te regarde, encore. »

― « Nous ne reverrons jamais le monde d’avant », tu dis.
(Un sourire dans le ciel.
Mes mains s’écrivent sur toi.
Mon langage s’est perdu.)
― « Et le soleil est pâle ce soir », tu dis, « précaire, voilé. »
― « Mais nous entrons en résistance », tu dis.
― « La résistance », tu dis, « son bourdonnement, sa sauvagerie. »
― « S‘unir », tu dis.
― « Visage d’Indiens nomades et citoyens, tsiganes et juifs errants. »
― « Gitans » tu dis,
― « Et soleil pâle. »
― « Pourtant précaire, volé », tu dis.
― « Le langage s’est brisé. »
― « Rien que des chants d’oiseaux pourtant. Des biches en ville cavalent – et des renards gambadent -, bouvreuils dans les banlieues. »
― « S‘unir pourtant », tu dis.
― « À perte de vue les champs. À perte de vue les immeubles de bétons les bidonvilles, leurs armatures géantes. »
― « Et jamais, la même violence », tu dis.
― « Jamais partout ni en même temps, la même violence.
Ni jamais la même perte. Ni jamais le même deuil. Pourtant commun
. »
― « Frère », tu dis, « Et pourtant Frères Humains. »
― « Les aboiements des chiens. L’appel des loups pourtant coyotes. »
Tu dis : « Se cacher pour mourir. Depuis longtemps partout. Se cacher pour mourir. Se taire de honte. »
― « Nous ne reverrons jamais le monde d’avant. »

― « Je ne peux voir que le jour du jour les jours d’après. »
― « Mais comment donc vais-je retrouver mes gestes, ma parole et mes gestes ? »
― « Nous perdons tant de mots. »
― « Je ne te dis pas mon désespoir. »
― « Je ne peux pas voir tes mains. »
― « Dehors mon corps. »
― « Dehors à l’aube les jours d’après. »
― « Cette inlassable répétition, ce retour du tragique, le fragile de nos vies », tu dis.
― « Mais comment donc danser sans corps ? Et sans un autre corps ? Et sans le monde comment ? »
Tu me demandes. Tu dis.

(La colère m’a brisé je dis, la rage –discours discours discours -, j’ai arrêté, je ne pouvais plus les écouter.
Me manquent le vent l’eau & le sang les océans.
Une autre marche, une autre promenade vers ces soleils couchant – la terre -.)
― « Je te regarde, maintenant », tu dis.
― « Tu danses pieds nus, les cailloux bleus et ors.
Maintenant tu danses sur l’eau
 », tu dis.

Tu dis que le langage nous tient debout les mots de notre corps nos mains tressées entrelacées les unes aux autres dans le langage.
― « Jamais sans toi », tu dis.
― « La résistance, celle-là celle de la joie. »

Tu dis« J‘ai recherché des mots pour toi. Et les voici. »« Et si cela en vaut la peine », tu dis que tu ne sais pas.
― « Mais je suis là dans tout ce que tu vis », tu dis.
― « Mais je suis encore là. »

David LÉON

Écrivain dramatique

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Crédits photographiques : David Léon

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