Chronique des confins (30)

David Léon

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Un jour, une écriture – Le confinement porte en lui-même une intimité, une profondeur dont peuvent se saisir les écrivains et les écrivaines, notamment de théâtre et de poésie. Nous les avons sollicités, afin qu’ils offrent généreusement leurs mots, leur écriture des confins… Derrière l’humour qui inonde les réseaux sociaux, il y aura toujours besoin d’une parole qui porte un désir, une attente, un espoir, du sens.

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à Thierry Thieû Niang, pour ces jours & ces nuits.

Vous dites Je vous écris d’ici, et de cette nuit, d’une gnossienne, ou d’une gymnopédie.
Vous dites Le ciel a viré à l’orage, ce jour passé.
Vous dites Voilà, déjà le soir arrive, je lis Les Vagues de Virginia, il y a de vous, vous dites. Des cailloux et des ronces, le bleu du ciel la mer, de l’or pour les pupilles et dans le fond de vos yeux je vous écris, je dois répondre de la vie. Vous dites J’étais sans voix sans vous, sans corps sans âme et sans esprit, vous qui creusez les mots. Je ne fais ce soir que chercher l’or, le bleu si bleu dans l’eau des roches, dans les lumières des voix, et dans les heures des livres. Vous dites que Nous ne sommes pas encore après les jours d’après, nous sommes encore avant les jours d’après, avant que tout ne s’efface, que tout ne se renverse. Vous dites qu’Il faut se taire aussi – et même en soi, surtout en soi –, toujours, vous dites, dès qu’on garde silence, quelque chose parle intérieurement résonne, de plus terriblement bavard ; dès qu’on garde silence, vous dites, alors c’est lui qui nous regarde. Et puis vous dites Que ce n’est pas ça, qu’Il ne faudrait même pas garder le silence, le regarder, mais qu’Il faudrait le libérer plutôt, le donner en dehors de soi, au monde, et s’en débarrasser, et même provisoirement le répandre dans le monde, dissous. Ou bien des chants peut-être, des cris vous dites, des hurlements peut-être, pour mieux entendre encore toutes les paroles du monde, contraintes oui retenues. Les pieds se traînent, les mains s’attardent dans la journée caressent les cuisses, caressent, et la langue claque le soir, la nuit, vous dites les cailloux et les mots, un paysage fondu avec un autre, musique, fugue et musique. Vous dites Pour distinguer les hommes, il a fallu les isoler. Je vous embrasse vous dites, dans cette nocturne d’ici.

Plus tard la nuit cette insomnie vous dites que vous pleurez. De cet orage déjà parti ici ? Des cigales de cette nuit, de ces grillons ? Où est cette lune nouvelle que vous m’aviez promis ?, vous dites. Vous dites que vous pleurez, que c’est une joie secrète. Votre voix qui me dit, votre voix qui me parle, quand les mots se mélangent, se croisent et se recouvrent, qu’ils deviennent autre chose je pleure vous dites je pleure les larmes coulent, doucement s’écoulent, elles sont sans bruit vous dites – cascade –, presque sans bruit ces larmes. Merci, vous dites, oui de tout cœur merci.

Puis LOVE LOVE LOVE vous dites.

Les éboulements des roches, et le repli des vagues, le vol plané d’une chauve-souris et la terre labourée, comme un gant retourné ; des couleurs jamais vues auparavant, comme rarement l’ocre, vous dites, l’ocre et le jaune, d’un jaune si jaune.
Je vous regarde, reprendre vos esprits, une bouffée d’air qui sèche vos larmes.
Je vous regarde, vous retourner sur votre flanc dans votre lit, puis retirer les draps, votre corps nu.
Vous dites passer vos mains sur la rosée, sur les feuilles comme mes mains, leurs nervures comme leurs lignes, vous mouillez vos cheveux, vous lavez mon visage – une source, vous dites –, je vous regarde d’un sommeil si lointain.
Vous dites m’attendre depuis longtemps, vous dites m’appeler, je vous entends crier.
Vous regardez les oiseaux fuir, à la tombée du jour, des aigles des geais, des corbeaux freux, traverser les vallées.

Vous dites ce soir ces mots de William Blake, ces Yeux de feu, ces narines d’air, cette barbe de terre et cette bouche d’eau.
Vous dites qu’hier la nuit passée quand vous pleuriez c’était de joie, et d’une joie si profonde, vous dites, vive, et brûlante, presque brutale vous dites.
Vous dites que c’est dans ce travail des mains, et dans ces heures, que nous laisserons surgir ces sons – nos lèvres, nos bouches –, et ces gestes archaïques, oui primitifs, presqu’enfantins, vous dites, ces voix traverseront nos corps nous creuserons des rivières, nous raconterons le temps, celui d’avant le temps, nouvelles nocturnes.
Nous sommes ce soir encore sans lieu
vous dites, des personnages figés dans cette attente, devant l’immensité, ce qui peut arriver, comme tout le reste, le vide de ce qui reste.
J’aimerais revoir le monde d’avant le monde et sa séparation
, vous dites, quand tout y est encore mêlé, sans distinction aucune, l’eau et sa terre, l’air et le feu, les lumières les ténèbres, ce monde comme nu vous dites, un corps qui se réveille.

Vous dites que quelque chose s’écrit, le bleu et l’or vous dites.
Les jours d’avant les jours d’après, vous dites Nous sommes comme des veilleurs, comme des gardiens.
Je vous serre fort cette nuit, d’un lieu unique et inconnu de nous.

Vous m’avez donné votre voix, pareille à celle que porte la nuit, pareille celle d’un torrent.
Caillou, vol d’aigle, coucou, fleur d’aubépine, livre à venir ; sifflet d’un engoulevent, cri d’un hibou, poème debout le tremblement des ailes un tressaillement, un fruit, un arbre, une herbe, peut-être une danse
vous dites J’ai lu des pages de vagues, écouté votre voix c’était si beau de vous entendre chaque soir se calme vous dites que quelque chose s’écrit les jours d’après sont-ils finis ? ils sont si nus vous dites.

David LÉON

Écrivain dramatique

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Crédits photographiques : David Léon

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