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“Les Justes” de Camus par Abd Al Malik : un triste gâchis

“Les Justes” de Camus par Abd Al Malik : un triste gâchis
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Abd Al Malik adapte Les Justes au Théâtre du Châtelet jusqu’au 19 octobre 2019 : avec sa « tragédie musicale« , il passe à côté de Camus et du sens de sa pièce… Un triste gâchis, empilant les malentendus jusqu’à faire de la pièce une bouillie sociale indigeste, et doublé d’une musique omniprésente, qui couvre le texte et  l’écrase.

Camus et le rappeur…

Jusqu’à présent, on pouvait se dire qu’Abd Al Malik aimait et comprenait Camus. En effet, en  2016, il publie Camus, L’art de la révolte (Fayard), dans lequel il explique de quelle manière Camus l’a sauvé de son milieu, des facilités des banlieues dont il est issu, lui permettant de croire en lui, en l’homme et en la société. Ce livre, avec ses maladresses, offrait néanmoins une image de « son Camus intime », de ce qui avait pu le toucher dans son œuvre afin de lui permettre de devenir l’homme qu’il est.

Puis l’an dernier, au festival des Langagières, au TNP de Lyon, Abd Al Malik avait lu des textes de L’Envers et l’Endroit qu’il agrémentait de moments de slam : là encore, il livrait des extraits de textes qu’il aimait, auxquels il alliait sa propre musique…

Le rappeur cultive donc un vrai lien, sincère, avec l’œuvre de Camus : c’est une chose que l’on ne peut lui enlever… Alors justement, pourquoi ? Pourquoi et comment a-t-il pu passer aussi loin de ce que Camus souhaite dire avec sa tragédie ?

Ne nous y trompons pas pourtant, la cause reste noble. Quelle est-elle, d’ailleurs, cette cause ? Il s’agit pour le rappeur « de mettre en scène ou de donner à voir, avec le recul de l’histoire […] le récit de la décomposition progressive d’un idéal ; de mettre en situation la vie et la mort d’une utopie alors que celle-ci n’en est qu’à ses balbutiements« .

Pour cela, il a travaillé pendant un an avec un groupe d’une dizaine de jeunes de Seine-Saint-Denis, jeunes gens qui incarnent le chœur que le metteur en scène a choisi d’ajouter à la pièce. En effet, cela constitue un des ajouts, un des changements choisis par l’artiste. Ainsi, entre chaque acte, le groupe de jeunes gens apparaît sur scène et chacun, à tour de rôle, clame, ou plutôt récite péniblement, des phrases qu’ils ont écrites tout au long de la préparation de la pièce. Or ces répliques sont d’une naïveté consternante et jure – le mot est faible – avec la force du texte de Camus. On comprend, certes, l’enjeu du propos pour Abd Al Malik : ce chœur est chargé de représenter, d’incarner la modernité du propos camusien. Mais, avait-il besoin de cela ? Le propos de Camus, universel et intemporel, suffit. Ces révolutionnaires russes représentent à la fois les spectateurs de 1949 – date de la création de la pièce au théâtre Hébertot – mais également tout spectateur de 2019. Nul besoin d’insister, d’appuyer péniblement sur cette modernité.

Une succession de malentendus…

Mais ce n’est pas là le moindre malentendu. Il semble que l’apprenti metteur en scène n’ait pas relu la pièce qu’il a découverte à dix-sept ou dix-huit ans. Prenons les personnages. Stepan, qui rentre du bagne, est un être dur, froid, qui semble insensibilisé par les années qu’il a passées au bagne. Il incarne le révolutionnaire cynique, prêt à faire sauter Moscou, qui pense que la fin justifie les moyens. Contrairement à Yanek qui est entré dans la révolution parce qu’il aime la vie, Stepan dit ne pas aimer la vie, « mais la justice qui est au-dessus de la vie« .

Ce n’est pas ce qui apparaît dans la mise en scène du Châtelet. Ici, il est question de foi, de peuple opprimé obligé de lutter. La vraie question soulevée par la pièce n’est pourtant pas celle-là : ce qui oppose les deux héros, Kaliayev et Stepan, est la question du meurtre des enfants. Peut-on, au motif de la Révolution, au motif de sauver le peuple, tuer des enfants ? Kaliayev, lui, essaie d’être un justicier et non un assassin, ce qui signifie que « même dans la destruction, il y a un ordre, il y a des limites« , et il y a le respect de la vie et de ses frères qui vivent sur la même terre que lui : « Je n’irai pas ajouter à l’injustice vivante pour une justice morte. […] Tuer des enfants est contraire à l’honneur. Et si un jour, moi vivant, la révolution devait se séparer de l’honneur, je m’en détournerais« . Pour Stepan, la vision de la révolution est tout autre : pour lui, « l’honneur est un luxe réservé à ceux qui ont des calèches. […] C’est tuer pour rien, parfois, que de ne pas tuer assez« .

En jouant sur l’expression « comédie musicale », Abd Al Malik annonce vouloir créer « une tragédie musicale ». Voici de quelle manière il l’imagine.

« Le texte d’Albert Camus devient ici un spectacle qui associe la déclamation poétique (rap et slam) et le théâtre prolongé et soutenu par une musique instrumentale et vocale, polyphonique (a capella ou accompagnée), du hip hop, de l’électro… Il s’agit d’utiliser la musique comme un écrin qui mettrait en lumière la solitude et l’intense sincérité de l’engagement de nos Justes ainsi que la poésie et les enjeux philosophiques du texte camusien dans sa globalité, et qui nous permettrait de pénétrer, par l’émotion générée, son signifié le plus profond. À chaque fois qu’un personnage nouveau s’introduira dans une discussion et/ou lorsqu’un thème nouveau sera abordé, interviendront de nouveaux motifs musicaux. »

Or, nul écrin ici mais plutôt une musique omniprésente, qui couvre le texte, qui  l’écrase. Le spectateur est tellement occupé à l’oublier qu’il ne peut écouter le texte lui-même, dénaturant ainsi la représentation théâtrale. Un texte malmené, coupé, défiguré notamment par les multiples interruptions des comédiens, par l’âme russe. Une âme russe inventée par le rappeur, censée représenter le peuple russe… et qui déclame des textes d’Abd Al Malik traduits en yiddish !

En outre, et ceci n’est pas le moindre défaut du spectacle, toute émotion est supprimée de cette mise en scène. Camus place en exergue de son texte une citation de Roméo et Juliette, souhaitant ainsi insister sur l’histoire d’amour présente dans la pièce. Un amour voué à disparaître ; c’est  la raison pour laquelle Dora choisit à l’acte V de lancer la prochaine bombe, pour mourir après Yanek, pour le rejoindre dans la mort. Ici, cet amour n’est plus qu’un amour adolescent et futile. Et surtout, lorsque Yanek part pour la seconde fois lancer la bombe, sachant qu’il ne reverra plus jamais Dora, il lui dit : « Je… La Russie sera belle« , s’empêchant de tomber dans l’émotion afin de conserver sa bravoure intacte. Nulle trace de cela ici, ni non plus dans l’acte IV, lors de la rencontre entre Yanek et la Grande duchesse, ni surtout dans le récit de la mort de Yanek pendant laquelle… Stepan danse !

Simplifications à répétition

De ce qui est une tragédie que Camus voulait moderne, Abd Al Malik fait un drame. En effet, dans une conférence que Camus donne à Athènes, « Sur l’avenir de la tragédie », il définit ainsi la tragédie et le drame :

« Les forces qui s’affrontent dans la tragédie sont également légitimes, également armées en raison. Dans le mélodrame ou le drame au contraire, l’une seulement est légitime. Autrement dit, la tragédie est ambiguë, le drame simpliste. Dans la première, chaque force est en même temps bonne et mauvaise. Dans le second, l’une est le bien, l’autre le mal […]. Antigone a raison, mais Créon n’a pas tort.« 

Or dans ces Justes version 2019, seuls les Justes ont raison puisque, selon le chœur apparaissant entre chaque acte, le grand-duc Serge, assassiné, incarne tout le Mal présent dans notre société actuelle avec, en vrac, la pollution, Monsanto, les patrons qui utilisent le peuple, les multinationales, le patriarcat, les relations  hommes-femmes, les privilégiés… Le grand-duc symbolise ici toute forme d’injustice sociale – ce qui n’est pas inintéressant en soi – mais cela apparaît sous la forme d’une  sorte de « bouillie sociale » indigeste !

Enfin, pour Camus, le théâtre est « une histoire de grandeur racontée par des corps« . Il écrit, dans Le Mythe de Sisyphe, quelques lignes qui me semblent particulièrement éclairantes à ce propos :

« Mime du périssable, l’acteur ne s’exerce et ne se perfectionne que dans l’apparence. La convention du théâtre, c’est que le cœur ne s’exprime et ne se fait comprendre que par les gestes et dans le corps – ou par la voix qui est autant de l’âme que du corps. La loi de cet art veut que tout soit grossi et se traduise en chair. […] Les silences ici doivent se faire entendre. L’amour hausse le ton et l’immobilité même devient spectaculaire. Le corps est roi.« 

Malheureusement, le travail sur le corps disparaît totalement ici, dans une volonté incompréhensible puisque Abd Al Malik annonce :

« Il s’agira pour moi, en tant que metteur en scène, d’abolir dans une certaine mesure les gestes théâtraux habituels en mettant les acteurs dans l’attitude de ceux qui déclament un texte en dialogue, à la fois, avec le public, qui devient un personnage à part entière de la pièce, et avec les autres acteurs. Ainsi, les acteurs par leur flow, leur manière de se mouvoir dans la langue, ne seront plus simplement acteurs mais également poètes, rappeurs ou slammeurs performant, sur les planches, en musique.« 

Alors, pour terminer, laissons la parole à Camus, puisque ce n’est pas dans cette mise en scène que l’on peut l’entendre : « N’est pas “théâtral” qui veut et ce mot, déconsidéré à tort, recouvre toute une esthétique et toute une morale. »

Peut-être que le chanteur aurait pu lire Le Mythe de Sisyphe avant de se lancer dans sa triste « tragédie musicale »…

Virginie LUPO

 



SPECTACLE : Les Justes

Création : théâtre du Châtelet, le 18 juin 2019
Durée : 2h20
Public : à partir de 14 ans

Texte : d’après la pièce d’Albert Camus
Adaptation et mise en scène : Abd Al Malik
Composition musicale : Bilal & Wallen
Coordinateur artistique :
Fabien Coste
Collaborateur artistique :
Emmanuel Demarcy-Mota
Décors :
Amélie Kiritze-Topor
Costumes :
Coralie Sanvoisin
Lumières & Vidéos :
Vincent Idez
Assistant à la mise en scène :
Jean-Christophe Mast

Crédits photographiques : Julien Mignot

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OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Spectacle vu le 12 octobre 2019 au théâtre du Châtelet (Paris).

– 5-19 octobre 2019 : théâtre du Châtelet (Paris)

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