Chronique des confins (22)

Dominique Pompougnac

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Un jour, une écriture – Le confinement porte en lui-même une intimité, une profondeur dont peuvent se saisir les écrivains et les écrivaines, notamment de théâtre et de poésie. Nous les avons sollicités, afin qu’ils offrent généreusement leurs mots, leur écriture des confins… Derrière l’humour qui inonde les réseaux sociaux, il y aura toujours besoin d’une parole qui porte un désir, une attente, un espoir, du sens.

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Hier dimanche, j’ai remis au lendemain ce que je ne souhaitais pas faire le jour même, et ce lundi j’ouvre mon agenda, la double page de la semaine est vide. Aujourd’hui souhaiter l’anniversaire d’un collègue, et juste en dessous le mot « moutons » quelque peu énigmatique. J’ai reporté, en ce moment chacun reporte, la procrastination peut être délicieuse, mais quand elle est contrainte elle n’a pas le même goût. Moutons, pourquoi moutons ? Je prends la voix de Fernandel dans le rôle de Topaze et à haute voix je dicte : « Les moutonsss… Les moutonsss ! » Je parle tout seul. La dictée de Topaze n’est pas l’objet de mes réflexions. Il s’agit de moutons bien réels qui me rendent visite chaque jour depuis le début de ce printemps précoce.

Oui, maintenant, je m’en souviens. Un ami m’a demandé hier : « Et comment vont les moutons ? »

J’ai répondu, comme à mon habitude, par une plaisanterie : « Ils attendent la cueillette des flageolets ! » C’est de l’humour à bon compte, je ne mangerai jamais, je l’espère, de ces moutons là. Mes moutonsss ! Ils sont pour moi bien plus qu’à tondre ou à consommer, ils sont mon spectacle chaque jour renouvelé. Ils débouchent du chemin de la métairie tout au sommet de la colline, puis dévalent au matin sur les pentes herbeuses du vallon. Leur gâteau est divisé en quatre portions et un chien berger les guide vers le festin du jour : un champ aussi vert qu’un tapis de billard dont ils vont se repaître avec obstination durant ces heures les plus ensoleillées de cette belle journée.

Mon spectacle c’est de les voir ruisseler comme les gouttes d’un liquide blanc sur cette surface qui d’ici semble lisse. Je ne connais rien à la mécanique des fluides, mais cet écoulement doit avoir une explication mathématique. Elle m’échappe. Cela ne m’empêche pas de contempler le phénomène, de m’extasier et de méditer. Ils sont très attachants mes moutonsss. Je voudrais qu’à la fin personne ne leur fasse du mal.

C’est pourquoi par analogie je songe à Panurge, à ces moutons qui ne sont pas les siens, mais qui sont devenus sa propriété dans le langage courant. Ces célébrissimes moutons dont il est dit dans le quart livre, citant Aristote, qu’ils sont « les animaux les plus stupides de la création ».

Gardez-moi d’Aristote et des aristotéliciens !

Au vu des comportements grégaires de certains de nos contemporains, les « moutons de Panurge » sont d’actualité. Mais vérifions l’info et pour cela il serait bien de raconter l’histoire.

Tout part au chapitre cinq du quart livre, alors que Pantagruel, frère Jean et Panurge ont embarqué sur une nef ayant pris le large, d’une querelle entre le ci-dernier et un marchand nommé Dindenault. Le marchand pour des raisons qui lui appartiennent fait savoir à Panurge qu’il lui trouve une face de Cocu. Panurge lui rétorque qu’il lui trouve une trogne malgracieuse et que s’il faisait la connaissance de son épouse, elle ne lui resterait pas fidèle plus longtemps après qu’il lui aura fait un brin de cour voire plus. Sans l’intervention de frère Jean et l’impressionnante présence de Pantagruel, la rixe aurait pu tourner au désavantage de Panurge.

Le climat apaisé, vient le temps du marchandage. Panurge veut lui acheter un de ses moutons. Dindenault fait monter les enchères, toutefois Panurge parvient à ses fins. Il s’empare d’un beau gros mouton, et le marchand le félicite pour ce choix. Mais soudain arrive ce que nul n’attendait : Panurge jette le mouton à la mer, et le troupeau suivant l’animal bêlant se jette à son tour dans les flots. Le marchand s’accrochant à l’une de ses bêtes plonge à son tour et se noie. Il en est de même pour les bergers et gardiens qui, voulant retenir une part du troupeau, périssent tragiquement.

La fable est cruelle et en la relisant, un demi-siècle s’étant passé, je perçois un sens bien éloigné de la morale que nos professeurs souhaitaient que nous entendions.

Certes Dindenault est un vantard stupide et borné, un « Matamore » avant la lettre, à qui l’on a envie de donner une bonne leçon. Mais si magistrale que soit la démonstration de Panurge, c’est au prix de la vie qu’elle se fait.

Cela mérite réflexion, est-ce que la bêtise doit être punie d’un châtiment suprême ? D’ailleurs l’auteur : Maître Alcofibras fait entendre par la voix de frère Jean que la vengeance…

Non, la vengeance ce n’est pas la solution, et la vengeance divine est un conte qui affaiblit les esprits.

Dominique POMPOUGNAC

Auteur, vice-président des E.A.T et président de la délégation E.A.T- Occitanie

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Crédits photographiques : Aquarelle de Dominique Pompougnac

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