Unique dans le paysage culturel de la ville de Limoges, le théâtre Expression 7 voit aujourd’hui son avenir menacé par un projet immobilier mené par Limoges Habitat qui a repris le terrain. L’équipe a jusqu’à juin pour quitter les lieux. Une situation impensable pour les artistes, les compagnies et associations locales.

L’association Expression 7 est créée en 1976 par un collectif, une bande d’amis issus de différents champs professionnels. En 1980, ils s’installent dans les murs de l’actuel théâtre grâce à d’importantes subventions de la DRAC. Expression 7 devient alors, au fil des années, une scène engagée dans la création contemporaine des compagnies du territoire.

Lieu de repérage pour certains, de découvertes théâtrales pour d’autres, le théâtre est en partenariat avec de nombreuses structures culturelles de la ville. Aujourd’hui, il représente un carrefour de rencontres et prend des risques : il accueille des compagnies au début de leur travail, ou qui ne sont pas programmées ailleurs. Unique dans le paysage culturel de la ville de Limoges, il voit aujourd’hui son avenir menacé.

Un théâtre essentiel pour Limoges

Lorsque l’on échange à la fois avec le président d’Expression 7, Gérard Paillier, son directeur artistique, Max Eyroll, le collectif de compagnies du Limousin et l’élu à la culture de la ville de Limoges, Philippe Pauliat-Defaye, tout le monde est d’accord pour affirmer la nécessité d’un tel lieu dans la ville de Limoges, et plus largement dans l’ex-région Limousin – voire la Nouvelle-Aquitaine.

Soutenu par la région, la DRAC, le département et la ville de Limoges, Expression 7 est un lieu de diffusion et de résidence pour de nombreuses compagnies du territoire, avec en moyenne quinze compagnies accueillies chaque année. Le collectif de compagnies l’affirme : sans ce lieu, beaucoup d’entre elles n’auraient pas pu faire leur premiers pas en tant que jeunes compagnies, ni ne pourraient jouer à Limoges.

Lieu de repérage artistique mais également lieu partenaire de nombreuses structures, tels les centres culturels de la ville, les Francophonies – des écritures à la scène ou encore les écoles, Expression 7 rassemble de nombreux publics, travaille avec l’énergie du territoire et a vocation à mettre en réseaux. Il fait partie intégrante du paysage culturel limougeaud et permet une diversité dans la programmation. Avec le théâtre de la Passerelle, il est d’ailleurs l’un des seuls lieux indépendants situé au cœur de la ville.

Une autre particularité du théâtre tient dans sa configuration, extrêmement précieuse aux yeux des compagnies : la scène est de plain-pied, permettant ainsi une proximité avec les publics. La jauge, d’une centaine de places, est donc adaptée à des spectacles plus intimes ou à de « petites » formes. Enfin, la boîte noire et l’adaptabilité de sa disposition sont des éléments essentiels et rares à Limoges.

Un théâtre en sursis

Dix ans plus tôt, la parcelle où se situe le théâtre devient la propriété de Limoges Habitat, une structure semi-publique dépendant notamment de la ville. Un projet immobilier est alors en préparation pour accueillir des logements sociaux et privés. Afin de réaliser ce projet, le théâtre doit être détruit. Si une première concertation est mise en place avec Limoges Habitat, le dialogue reste cependant bloqué au principe de destruction du théâtre ; aucun horizon n’est proposé pour l’avenir des actions d’Expression 7. Régulièrement menacée d’expulsion ces dernières années, l’équipe obtient plusieurs reports avant une dernière mise en demeure, l’assignant à quitter les lieux en juin 2021. Dès lors, la mobilisation prend forme afin de sauver le lieu.

Le théâtre semble être soutenu par toutes et tous : institutions, lieux partenaires, compagnies, publics… Les subventions sont confirmées ; les actions engagées par l’équipe sont mises en avant, jugées essentielles. Le lieu permet une diversité dans la diffusion de spectacles pour les habitants de Limoges. Et pourtant, aucune solution viable n’est d’actualité. Plusieurs interlocuteurs partagent le sentiment qu’il faudrait que le théâtre soit inclus dans le projet immobilier, cependant Limoges Habitat indique qu’il ne possède pas la compétence culture.

Du côté de la ville de Limoges, ils ne « laissent pas tomber Expression 7 » et soutiennent la structure. Leur première réaction a également été de convaincre le projet d’urbanisme d’inclure le théâtre et de retarder ainsi le départ d’Expression 7, afin d’étudier cette possibilité. L’issue des discussions engagées reste floue. La ville propose alors une relocalisation du théâtre, notamment à la Maison du Peuple, rue Charles-Michels. Pour l’équipe d’Expression 7, cela signifie une ou deux saisons blanches, ou hors-les-murs, le temps d’adapter et d’organiser le nouveau lieu – un arrêt d’activités difficile à imaginer au vu des attentes des compagnies. Le collectif de ces dernières est d’ailleurs peu convaincu par la solution proposée : la Maison du Peuple est loin d’être en adéquation avec leurs besoins, contrairement au lieu actuel.

L’équipe du théâtre souhaite faire jouer ses droits auprès du ministère de la Culture, en faisant notamment appel à l’ordonnance de 1945 et au régime juridique qui protège les salles de spectacles en France.

« Aucune salle de spectacles publics spécialement aménagée de façon permanente pour y donner des concerts, des spectacles de variétés ou des représentations d’art dramatique, lyrique ou chorégraphique ne peut recevoir une autre affectation ni être démolie sans que le propriétaire ou l’usager ait obtenu l’autorisation du ministre chargé de la culture.

En cas d’infraction aux prescriptions du paragraphe ci-dessus, le propriétaire ou l’usager sera tenu de rétablir les lieux dans leur état antérieur sous peine d’une astreinte prononcée par le tribunal civil à la requête du ministre chargé de la culture ; le montant de l’astreinte, sera versé au Trésor. »

Un nouveau cas d’école pour les droits culturels

La Nouvelle-Aquitaine a publié, courant 2019, un long rapport sur les droits culturels. L’exemple d’Expression 7, situé dans la deuxième ville de la région, ne serait-il pas l’occasion pour le conseil régional de mettre en pratique les préconisations formulées ? Comment laisser une telle situation s’embourber depuis trois ans sans qu’aucune solution viable pour toutes les parties ne soit proposée ? Quand un consensus aussi large se forme autour de la nécessité d’un lieu, de la vitalité culturelle qu’il offre à son territoire, des publics qu’il rassemble, n’est-il pas possible de trouver une issue digne des énergies qu’il mobilise ?

Le rapport indique : « Déclarer son indifférence aux droits culturels revient, alors, à négliger les valeurs des droits humains fondamentaux au profit d’intérêts catégoriels, économiques, territoriaux ou électoraux, par exemple. » Cet extrait reflète parfaitement la situation d’Expression 7 : des intérêts économiques – selon les informations recueillies, la construction d’un projet immobilier par Limoges Habitat incluant pour moitié des logements sociaux et pour l’autre moitié des logements privés – priment sur un théâtre qui ne représente d’ailleurs qu’un dix-huitième de la parcelle.

En considérant la diversité culturelle comme un droit, il est impensable qu’une telle structure, proposant des spectacles diffusés dans aucun autre lieu, ne puisse pas continuer son action. Tous les interlocuteurs rencontrés expriment le même son de cloche. La ville manque-t-elle de volonté pour ce qui concerne sa politique culturelle, l’affirme le collectif de compagnies ? La capitale du Limousin pâtit effectivement d’un manque de structures de diffusion et de résidences. Ce problème a d’ailleurs été repéré par Philippe Pauliat-Defaye, l’élu à la culture de la ville, qui entend les difficultés des compagnies et souhaite trouver des solutions afin que Limoges soit le reflet de sa grande diversité culturelle.

Le dialogue est ouvert. La situation d’Expression 7 est entre les mains du ministère de la Culture, avec l’utilisation de l’ordonnance de 1945. Ce type de lieux indépendants et intermédiaires tournés vers des formes risquées, fébriles, émergentes et nécessaires aux paysages culturels, est régulièrement sur la sellette, surtout dans le contexte actuel. Ces lieux, pleinement engagés dans la ligne des droits culturels des personnes, ne peuvent survivre que si les politiques culturelles s’investissent dans un renforcement et une protection de leurs actions et de leur ancrage territorial.

Vincent PAVAGEAU

Correspondant Nouvelle-Aquitaine

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En savoir plus : théâtre Expression 7

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