Tribune libre de Maël Lucas, jeune réalisateur et chroniqueur régulier à Profession Spectacle. Engagé résolument dans le mouvement Nuit Debout, il a prononcé – il y a une dizaine de jours – une allocution aux artistes sur la place de la République. Il ouvre ainsi le débat que nous avons décidé de lancer dans notre média, en appelant les artistes à s’engager, à prendre position.

L’avenir de Nuit Debout passera par la guerre médiatique, et elle a déjà commencée. Sur tous les tableaux possibles, chaque camp lutte avec les moyens dont il dispose : d’un côté, l’hégémonie de l’information grand public de BFM, Itélé, Europe 1, Le Figaro et consorts ; de l’autre, la puissance de la viralité des réseaux directs et intrinsèquement jeunes de Twitter, Facebook, Périscope… C’est un match qui est destiné à rester nul. Les utilisateurs de ces réseaux et les militants de Nuit Debout parviendront peut-être à agglomérer quelques milliers, quelques dizaines de milliers de citoyens de plus dans leur combat. Mais l’immense majorité des populations que le mouvement espère toucher est encore loin de passer le cap. S’il y a évidemment des raisons sociales et politiques à cela, le combat de la visibilité est toutefois déterminant.

Convertir la Nuit Debout par l’art

La grande question pour Nuit Debout reste la forme que doit prendre le mouvement pour concilier la nécessité d’une plus grande visibilité politique avec la dénonciation d’un système décrié quotidiennement, dans une colère unanime, place de la République. Que la réponse soit la formation d’un parti politique citoyen ou autre chose, il est d’ores et déjà évident que la population française dans son ensemble est incapable d’établir par elle-même un lien direct avec ce genre de mouvement. La vitalité extraordinaire qui se dégage de prime abord par une telle initiative est destinée à s’essouffler à un moment donné.

Si elle veut survivre d’ici là, soit cette vitalité sera convertie en une initiative différente, plus stable et cadrée par les règles du jeu politique actuel pour en plaider d’autres (règles) – de l’intérieur –, soit elle devra retrouver un second souffle en circulant à travers des réseaux différents, à même de prolonger son impulsion – au risque de perdre parfois la substance originelle de son discours. Ces réseaux sont incarnés par les syndicats, les banlieues, tous les acteurs de la vie politique au niveau local ainsi que, bien sûr, par les artistes et les médiateurs culturels.

Mais force est de constater que ceux-ci ne sont pas au rendez-vous. Où sont les figures de la création qui brandissaient leurs crayons et leurs caméras sur les barricades, il y a 48 ans ? Et combien d’entre ceux qui se revendiquent comme tels étaient pourtant présents pour défendre ces mêmes valeurs, quand c’était Charlie qu’il fallait défendre, sans risque, dans une atmosphère nationale saturée de sacralité ?

Citons cet extrait terrible d’un éditorial des Inrocks de la semaine dernière :

« Depuis plusieurs jours, nous avons conduit (ou tenté de conduire) certains des artistes qui figurent habituellement dans les pages de ce journal à la place de la République. Certains ont immédiatement répondu présents, ont même fait montre d’un grand enthousiasme. D’autres se sont montrés nettement plus timorés – on a même entendu un “je ne suis pas en promo” plutôt effrayant. »

Nuit Debout 2

Saturer l’espace politique et artistique de sens

Alors sûrement, beaucoup ont dû passer sur la place, serrer quelques mains et faire acte de présence. Mais la Nuit Debout a aujourd’hui besoin – plus que tout – de ces relais, de figures sympathisantes et qui n’auraient pas peur de le dire. Non pas des représentants, et l’on ne parle pas ici non plus de récupération, mais de voix pour faire écho sur les ondes, sur les murs, sur les toiles, sur les parquets… Il faut saturer l’espace public et l’espace artistique du même discours que celui qui domine à République : il faut reprendre possession du sens politique.

L’art lui-même pourrait en tirer de son côté de très bonnes choses en se ré-imprégnant enfin de lourdeur politique, d’idéalisme, en recréant un capital de rêve – ou de colère – que ma génération est désespérément en train d’essayer de reconstruire face à l’apathie généralisée.

C’est un logiciel gagnant-gagnant pour celui qui se pose ce genre de questions. Les autres resteront engoncés dans le système actuel, qui voit ces artistes ronronnant dans leur « succès » commercial s’extirper de toute question politique en maniant la langue de bois avec autant de brio qu’un président de la République en exercice.

Artistes, prenez position !

À ceux-là, je veux dire : n’ayez pas peur d’être l’avant-garde. Là où l’écologie politique était, il n’y a pas si longtemps encore, une manie de quelques hippies farfelus, c’est aujourd’hui que nous voyons des films comme Demain, portés par des acteurs médiatiques, rencontrer le succès que nous avons vu.

La remise en cause du logiciel démocratique et économique actuel est le nouveau combat ; c’est ce genre d’événements et de revendications qui doit contribuer à délier les langues. Qui oserait affirmer en toute conviction aujourd’hui que la Cinquième République est moderne, participative, légitime et véritablement démocratique ? Ou que le capitalisme néo-libéral apportera, à coup sûr, la réponse à tous les maux dont il semble pourtant responsable ?

Artistes, professionnels de la culture, ne soyez pas les vieux cons de ma génération, prenez position !

Maël LUCAS

Contributions au débat « Nuit Debout & Artistes »