Quelle politique culturelle pour les mois, pour les années à venir ? L’annulation des festivals et la fracture numérique renforcent l’urgence d’une réflexion de fond, de mesures concrètes et de la mise en place de différents chantiers, selon Jean-Pierre Saez, directeur de l’Observatoire des politiques culturelles.

Les festivals rythment la vie des territoires. Ils en marquent les saisons, participent à l’écriture de nos récits collectifs, s’inscrivent de manière singulière dans nos histoires personnelles et nos sensibilités, sédimentent les jolis moments passés ensemble. Ils mobilisent de folles énergies et nous rassemblent fraternellement. Ils agissent comme des phares dans les cités : ils nous alertent de la bonne nouvelle de leur retour saisonnier. Mais cette année, leur lumière ne brillera pas de tous ses éclats. La plupart d’entre eux tentent tout de même de maintenir une lueur çà et là. Beaucoup se réinventent partiellement, spontanément, à travers diverses possibilités de diffusion numérique. C’est très chouette bien sûr. C’est la manifestation de la vitalité de leurs responsables et de la créativité des équipes qui peuvent encore rester à pied d’œuvre. C’est l’expression d’un souci de préserver une contribution au service public culturel. Ce sont des gestes de solidarité avec les artistes, les publics et plus largement la population, du moins une partie d’entre elle car la situation actuelle, si elle crée de nouvelles opportunités en termes de visibilité d’une part ou de pratiques et de participation à la vie culturelle d’autre part, ne déconfine pas par magie les pratiques culturelles. Alors oui, on voit tout de même fleurir dans ce printemps vraiment pas comme les autres de belles initiatives, exaltantes à certains égards. Je ne bouderais pas mon plaisir pour ma part et j’invite à en faire autant, mais je mesure aussi toutes les inégalités que révèle la situation actuelle, ne serait-ce que par rapport à la question culturelle. Cette nouvelle donne comporte une autre vertu : elle nous entraîne à faire un autre effort d’attention que celui que nous pouvions accorder « autrefois », plus machinalement, aux nourritures numériques. On peut bien railler l’activisme des acteurs culturels si l’on veut. Je préfère plutôt retenir dans les projets qui s’inventent, outre un besoin légitime d’exister, celui de faire vivre de la relation humaine. Même devant un écran de smartphone, ils font passer de l’émotion quoique, forcément, ce ne soit pas pareil que « pour de vrai ».

Beaucoup de festivals, c’est-à-dire d’équipes d’organisation, d’artistes, de techniciens, de bénévoles souffrent et vont souffrir de la situation, mais pas qu’eux. Nombre de ces manifestations participent d’un écosystème qui les englobe et les dépasse. Pour estimer l’impact de leur annulation on annonce des chiffres, certes difficiles à vérifier aujourd’hui, mais, même approximatifs, les ordres de grandeur évoqués font frémir. Pour Avignon, par exemple, les dégâts subis pour l’économie locale s’élèveraient à 100 millions d’euros, voire plus. On cite cet exemple parce que c’est La ville du Festival, mais aussi parce que c’est une ville pauvre qui, plus que d’autres, va prendre de plein fouet cette annulation. Rien à voir avec l’année 2003 où des professionnels et des touristes étaient très présents dans les rues et les hôtels malgré tout. Pour la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur, la perte estimée en première analyse avoisinerait les 500 millions sur l’hôtellerie, la restauration, les services et pas mal d’autres activités connexes. Au moins, il n’est plus nécessaire d’administrer la preuve de l’impact économique des activités culturelles… Et dans ces temps de confinement, le besoin de culture, c’est-à-dire de partage, se fait encore plus intensément ressentir. La formidable diversité des propositions sur Internet nous réchauffe le cœur tout en avivant un sentiment de frustration : une autre preuve, s’il en était besoin, que l’apport symbolique des arts et de la culture est essentiel à la vie sociale, à la santé même de la société. Les collectivités semblent en être pleinement conscientes à en juger par l’attention manifestée par la plupart d’entre elles durant ces semaines de confinement…

Malgré cette mobilisation, les filières artistiques s’en trouvent profondément désorganisées car le défi est aussi celui de la convergence et de la coordination des dispositifs et de leur application en leur faveur. Paradoxalement, au moment où il semblerait – soyons prudents – que l’on puisse accorder une très étrange autorisation de maintien pour les « petits festivals », nombre de ceux-ci pourraient disparaitre corps et biens vu leur fragilité structurelle. Mais au-delà des festivals, ce sont des artistes, des équipes de petite taille, plus invisibles parce qu’elles travaillent au projet et ne sont pas toujours soutenues dans leur fonctionnement, qui risquent de payer le plus cher tribut. Cela signifie que si l’on doit veiller à l’équilibre des grandes manifestations dans la durée, notamment celles qui dépendent en grande partie de leurs recettes propres et qui s’inscrivaient dans une démarche de service public, un regard tout particulier devrait être porté sur les projets plus modestes si l’enjeu est d’éviter une désagrégation d’une partie du milieu culturel. Des milliers d’emplois sont en jeu ici aussi. Dans ce contexte, les responsables publics et les organismes qui les escortent vont avoir à faire preuve de beaucoup de discernement pour déterminer les choix qui permettront de programmer les politiques culturelles dans la durée. Relevons au passage qu’un certain nombre de collectivités et de porteurs de projets n’ont pas attendu cette crise pour élaborer des solutions originales qui ne retirent rien à la qualité de propositions festivalières et ne concèdent rien non plus à une ambition politique pour la culture.

On vit un moment sidérant à tous points de vue. Il nous faut pourtant très vite revenir à des exercices de raison et lancer dès maintenant non pas « un » programme mais toute une série de programmes d’évaluation des impacts de la crise sanitaire sur le champ artistique et culturel, sur l’ensemble du champ économique et sur les territoires par voie de conséquence. Diverses initiatives vont déjà dans ce sens en fixant leur attention sur les dangers immédiats.

Toutefois, même si la crise – dans le meilleur des cas – reste limitée à une période de quelques mois, nous comprenons qu’il faut nous projeter dans le moyen et le plus long terme. De nombreux autres chantiers d’évaluation doivent être engagés sans tarder dans cette perspective, en mobilisant toutes les forces ad hoc, les réseaux artistiques et culturels, les agences régionales et départementales, les fédérations de collectivités, les services de l’État, les acteurs locaux, les citoyens, les chercheurs, sans oublier les mécènes dont la solidarité pourrait peut-être davantage s’exprimer globalement autour de ces enjeux.

Il serait également heureux de prendre appui sur ces travaux d’évaluation, pour comprendre ce qui change ou a changé dans les pratiques professionnelles, dans les comportements culturels sur le Net, pour capitaliser le bouillonnement créatif actuel tant sur le plan artistique et technique qu’en termes de médiation. Outre l’attention que requièrent les arts et l’économie au niveau local et national, il y a encore beaucoup à faire pour comprendre la fracture culturelle numérique afin d’engager forces et imagination contre les inégalités qu’elle renferme et qui font si peu de bruits que c’en est inquiétant.

Jean-Pierre SAEZ

Directeur Observatoire des politiques culturelles

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Article initialement paru dans la lettre d’info OPC du 23 avril.

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