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“Quand les âmes se font chant” : dialogue entre le poète François Cheng et le peintre Kim En Joong

“Quand les âmes se font chant” : dialogue entre le poète François Cheng et le peintre Kim En Joong
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Quand les âmes se font chant, ouvrage du poète François Cheng et du peintre coréen Kim En Joong, paru chez Bayard en 2014 et réédité récemment, se présente comme le dialogue entre des œuvres de deux artistes. S’interroger sur la nature du dialogue est l’œuvre de toute une vie. C’est celle de François Cheng, dont d’autres ouvrages permettent de mieux appréhender l’élégant ouvrage à la forme carrée et de laisser « résonner » les enjeux du dialogue.

Deux artistes, calligraphes et de tradition taoïste, voués à dialoguer…

Les deux artistes, nés en Orient et de tradition taoïste, ont tous deux été malmenés par les guerres dans leur enfance. Ainsi que le fait remarquer Nicolas-Jean Sed, auteur d’une remarquable postface mettant en perspective le parcours des deux “créateurs” au sein des civilisations orientales et occidentales : « L’un et l’autre ont choisi la France pour la vocation à l’universel de sa culture, pour la quête spirituelle qui est là, à l’origine de l’art abstrait ».

François Cheng, né en Chine en 1929, exilé en France, naturalisé en 1971, Académicien depuis 2002, a consacré sa vie au dialogue entre la culture française et la civilisation chinoise. Poète, il est sur la brèche depuis ses quinze ans, quand la luxuriance de la campagne chinoise le console de l’exode de sa famille après le massacre de Nankin. Penseur, il a livré au public français les clés d’une initiation à la peinture et à la poésie chinoise avec ses ouvrages théoriques L’Écriture poétique chinoise (1977) et Vide et plein, le langage pictural chinois (1979). Passeur, il a traduit vers le chinois ou vers le français les œuvres majeures des poètes des deux cultures. Il a aussi commenté les œuvres des peintres chinois (Shitao puis Chu Ta…), ainsi que les chefs-d’œuvre du Louvre avec son Pèlerinage au Louvre. Romancier, il choisit un poète et un peintre pour personnages principaux du Dit de Tyani, le roman qui le fait connaître du grand public. « Œil ouvert et cœur battant », il livre ses Méditations sur la joie, sur la beauté, sur la mort et sur l’essence même du Dialogue. Ses dernières œuvres couronnent une quête spirituelle entamée souterrainement et de longue date, en témoigne le sensible et inspiré Assise qu’il consacre à saint François.

Le Coréen Kim En Joong, né en 1940 pendant l’occupation japonaise, a subi dans son enfance les conséquences de la guerre des deux Corée. Son père l’élève dans la tradition taoïste, mais doit abandonner la calligraphie pour élever ses huit enfants. Sa mère ne peut continuer ses études. Kim En Joong emploie les forces vives de sa jeunesse à s’initier à la calligraphie auprès d’un maître oriental ainsi qu’à l’art abstrait occidental au cours des beaux-arts de Séoul. C’est en donnant des cours de dessin au petit séminaire de la capitale coréenne qu’il découvre le catholicisme et décide d’entrer chez les dominicains. La peinture de Kim En Joong se situe du côté de « l’ouvert », entre Europe et Asie, entre couleur et lumière, entre matières alliées – papier, toile, acrylique, peinture à l’huile, verre du vitrail, céramique – et transcendance ailée.

En quête d’une « commune présence » à l’autre 

François Cheng et Kim En Joong, Quand les âmes se font chant, BayardDans Le Dialogue, François Cheng a confié que toute sa poésie était « placée sous le vocable du dialogue ». Son recueil Cantos toscans vise à « un dialogue élargi avec la terre qui nous porte, cette “vallée où poussent les âmes”, selon l’expression de John Keats ». Ses poèmes ne pouvaient qu’entamer un fécond dialogue avec les peintures du père Kim en Joong, dont les peintures chantent, dans un geste d’élévation, l’alliance entre les couleurs et les matériaux « de la terre qui nous porte ».

Quand les âmes se font chant présente donc en diptyque les peintures de Kim En Joong et les poèmes des Cantos toscans de François Cheng. Le livre renoue avec l’ancestral dialogue qui prévaut en Asie entre la peinture et la poésie. Quand ses pages s’entrouvrent, elles semblent les deux ailes prêtes à s’élancer, elles suggèrent le jaillissement, le bond et l’ouvert, la palpitation d’un élan. La rainure du livre concrétise en miniature – comme ces jardins asiatiques de minuscule dimension – une réalité cosmogonique et un concept philosophique. Ravin du livre, le pli unit et sépare les deux propositions artistiques. Il libère un espace ouvert où l’esprit du spectateur/lecteur trouve à dialoguer et à devenir « ravin du monde », comme le souhaite Laozi, cité par le poète (Cinq méditations sur la beauté).

De part et d’autre, chacune des productions des deux artistes se fonde sur un dialogue entre le vide et le plein. Les poèmes des Cantos Toscans sont composés d’un sizain suivi d’un vers isolé. Sizain et vers final sont unis et séparés par un vide médian, de telle manière que le dernier vers ne soit pas clôture mais incitation au silence et invitation à la relecture :

« Quand les âmes se font chant,
Le monde d’un coup se souvient.
La nuit s’éveille à son aube ;
Le souffle retrouve sa rythmique.
Par-delà la mort, l’été
Humain bruit de résonance

Quand les âmes se font chant. »

François Cheng aime à rappeler que selon Jacques de Bourbon Busset, l’âme est la basse continue de l’être. Or les peintures de Kim En Joong jouent du blanc ou de la couleur crème comme d’une basse de fond, qui anime certaines de ses toiles, ou comme d’un cil opaque et mat, point d’orgue musical, signature ultime jetée sur la toile pour en dessiner l’orientation.

Le dialogue, qui sourd de l’intérieur du poème, s’engendre de la confrontation entre le poème et la peinture de Kim En Joong qui lui fait face, et se prolonge dans la méditation du lecteur/spectateur. Ainsi, chaque vers, chaque trait de pinceau, continue de suivre sa trajectoire unique, mais ricoche dans l’esprit du lecteur et produit des ondes concentriques qui vont s’élargissant.

En quête d’une ouverture existentielle à l’Autre

C’est dans la conception taoïste de l’univers que s’origine pour l’un comme pour l’autre la nécessité du dialogue. Ainsi que l’explique François Cheng dans ses Cinq méditations sur la beauté, le Souffle, à la fois matière et esprit est à l’origine d’une cosmologie « unitaire et organique où tout se relie et se tient », dans un « réseau d’engendrement appelé le Tao, (la Voie) ». De nature ternaire, « le Souffle primordial se divise en trois souffles qui agissent concomitamment : le souffle Yang, puissance active, le Yin, douceur réceptive, le souffle du vide médian qui tire son pouvoir du vide originel ».

De cette interaction positive, « le mouvement de la vie est perçu à chaque instant comme un avènement, un perpétuel jaillissement », où chaque vie est reliée aux autres vies « dans une interaction généralisée » qui génère « une transformation mutuelle » (Cinq méditations sur la beauté). Le désir nous vient d’appliquer cette phrase au dialogue théâtral, à ce qui se joue entre le comédien et ceux qui l’entourent, autres partenaires de jeu ou public…

Les deux artistes ne font l’économie d’aucun lieu de dialogue, leurs œuvres en apparence lumineuses s’ouvrent au tragique. Elles se confrontent aux abîmes de ténèbres et de lumière que sont le mystère du mal et la splendeur de la beauté ; « nous avons pour tâche urgente », rappelle François Cheng, « de dévisager ces deux mystères qui constituent les extrémités de l’univers vivant : d’un côté le mal, de l’autre, la beauté » (Cinq méditations sur la beauté).

Le tout premier quatrain qu’ait écrit le poète en langue française, nommait ces deux infinis :

« Nous avons bu tant de rosées
En échange de notre sang
Que la terre cent fois brûlée
Nous sait bon gré d’être vivants »

Un quatrain d’Enfin le Royaume (Gallimard 2018) revient explicitement sur cette « tâche urgente » :

« Sais-tu entrer dans la douleur
Du monde de toute ton âme
Pareil au papillon de nuit
Se jetant dans la flamme »

Le poète a dit par ailleurs de François d’Assise que « la joie de François est vraie, parce qu’elle a pris en charge les souffrances personnelles et les douleurs du monde ». Quelques peintures de Kim En Joong sont de couleur anthracite, virant au noir, et déclinent toutes les nuances du bleu nuit ou du gris. L’une d’elles annonce avec une zébrure brisée le vers du poème qui lui fait face, la « Branche gorgée de sève, ou fracassée » que désigne François Cheng. Pas d’enlisement ni de complaisance dans le mal. Le poème de François Cheng se clôt par le vers « Rires et pleurs renouent l’invisible fil », tandis que la peinture de Kim En Joong qui l’accompagne transmue le désastre en envol.

Si les deux artistes ont cœur à se confronter au mal comme à la beauté, c’est qu’à tous deux se sont ouvertes les portes du « double royaume » rilkéen de la vie, lovant dans son sein la mort comme source de l’Ouvert. La tension entre une obscure clarté et une lumineuse opacité rend compte de manière plastique et sensible du renversement de perspective. « Les épreuves, les guerres, les révolutions, la destruction de pans entiers de civilisation, l’exil, la peur de l’avenir, la pauvreté » creusent en ceux qui vivent cela « la question du sens de l’existence et de l’histoire », et stimulent « une quête spirituelle » (N.-J. Sed). Contempler la vie du point de vue d’une mort acceptée et traversée, aller de la mort vers une vie re-suscitée, telle est la clé que nous tendent les deux artistes pour s’ouvrir à la « Vie ouverte ».

Une marche vers la vie ouverte

Dans ses Cinq méditations sur la beauté, François Cheng rappelle que la « vraie beauté est celle qui va dans le sens de la Voie, étant entendu que la Voie n’est autre que l’irrépressible marche vers la vie ouverte, un principe de vie qui maintient ouvertes toutes ses promesses ». Les peintures  de Kim En Joong, nées de la calligraphie, sont promesses de cette vie ouverte. « Dans la calligraphie, le corps est transfiguré, il est âme. Dans la calligraphie est l’art du trait, l’art de l’amitié, le trait d’union entre les êtres humains et le divin. » (N-J. Sed)

Le dialogue est le contraire d’une dissolution de l’un dans l’autre, ainsi que le prouve François Cheng en partant du constat que « dans l’ordre de la vie, toute unité est toujours unique » et que cette unicité est « la condition même de la beauté ». L’unicité « transforme chaque être en présence ». Ainsi, le dialogue s’entend, au sens intellectuel et musical du terme, comme le chant accordé d’une « commune présence », comme la résonance des harmoniques de deux singularités : « l’inconnaissance ou la perception du mystère créent un nouveau regard et une intelligence renouvelée des traditions reçues comme des cultures récemment rencontrées. Cela creuse l’âme, et en dévoile la dimension. » Quand les  âmes se font chant, « voix de louange » : le dialogue entre François Cheng et Kim En Joong « participe mystérieusement de ce chant » (Nicolas-Jean Sed).

Quand les âmes se font chant favorise une rêverie active et féconde. Le spectateur suit tour à tour, comme dans un geste de tai-chi-chuan, la dynamique interne des peintures de Kim En Joong ou de ce qui se dit dans les poèmes et dans l’interstice du poème. S’il suspend son intellect, résonnera bientôt en lui la vibration du silencieux dialogue entre les deux propositions artistiques. Un dialogue qui s’ouvre sur le Mystère : « la vraie transcendance paradoxalement, est dans l’entre«  (François Cheng).

À vos agendas ! Le 15 juin 2019 à 18h, un espace d’exposition permanente des œuvres de Kim En Joong sera inauguré dans la ville d’Ambert (Auvergne).

Marine d’AVEL

François Cheng et Kim En Joong, Quand les âmes se font chant, postface de Nicolas-Jean Sed, Bayard, 2014, 120 pages, 21 € (réédition en 2018)



Crédits photographiques : Jean-Louis Losi



 

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