Lundi 16 septembre 2019 lors de la présentation de saison du Théâtre des Quartiers d’Ivry, centre dramatique national du Val-de-Marne, plusieurs féministes sont intervenues sur scène pour demander le retrait du directeur Jean-Pierre Baro qui est mis en cause par trois femmes pour viol et agression sexuelle, selon Jean-Pierre Thibaudat (Mediapart).

Publié le 18 septembre 2019 – Mise à jour le 28 novembre

Des voix se sont élevées dans ce sens en juillet 2019 pendant le festival d’Avignon à la suite de la parution de l’article de Jean-Pierre Thibaudat : « #metoo, le théâtre français aussi ». Depuis, une douzaine d’associations féministes ont réagi, ainsi que l’Association des centres dramatiques nationaux, le Syndicat national des scènes publiques ou encore divers médias. Trop vite ?

En attente d’une décision…

Par la suite, dans un courrier adressé au Maire d’Ivry, les salariés ont exprimé leur malaise et leur difficulté à travailler dans ce contexte, avec ce directeur. Selon le communiqué du collectif des féministes : « Au théâtre des Quartiers d’Ivry, depuis le printemps, des artistes associé.e.s se sont désengagés, deux équipes artistiques se sont retirées de la programmation, une autre a annulé une résidence, des partenaires territoriaux et culturels se sont retirés, 15 000 plaquettes sont parties au pilon, des retards ont été pris sur la communication et les salarié.e.s ont exprimé leur malaise dans un communiqué. »

Jean-Pierre Baro est-il coupable ? L’article de Jean-Pierre Thibaudat ne le prouve à aucun moment. Il appartiendra évidemment à la justice de trancher, et certainement pas aux réseaux sociaux. À ce jour, une seule des trois femmes a porté plainte contre lui ; celle-ci a été classée sans suite, et l’intéressée elle-même n’a pas voulu prolonger l’accusation. Voilà qui joue largement en faveur de Jean-Pierre Baro. Reste à savoir si le faisceau des accusations, rapportées par Jean-Pierre Thibaudat, se convertira en plaintes. Si tel était le cas, l’affaire deviendrait alors suffisamment importante pour que Jean-Pierre Baro se mette en retrait, au moins temporairement, le temps que la justice fasse son travail.

Franck Riester, ministre de la culture, avait prononcé un discours en ce sens en juillet dernier, évoquant une situation de blocage « problématique » : « C’est un cas sensible, il faut faire preuve de détermination et agir sans blesser les individus », avait-il alors commenté, laissant entendre, selon notre collègue Stéphane Capron, qu’une décision serait prise très rapidement pour permettre au théâtre de continuer à fonctionner.

Présomption d’innocence et principe de précaution

Depuis ? Rien. Si certaines formulations de son communiqué sur la culpabilité de Jean-Pierre Baro auraient largement mérité le conditionnel ou quelques nuances de forme – toute personne ayant droit, fort heureusement en ces temps d’impitoyable vindicte populaire, dans une société qui permet beaucoup mais ne pardonne plus rien, à la présomption d’innocence –, le collectif de féministes a bien précisé ne pas vouloir se substituer à la justice.

Le collectif a énoncé une triple revendication, en mettant d’abord et avant tout en avant le « principe de précaution », venu des champs scientifique et écologique, principe qui semblerait avoir toute sa pertinence dans le champ des agressions sexuelles. L’énoncé, tel que formulé dans la Déclaration de Rio en 1992, en faveur de l’environnement : « En cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l’environnement. »

Un tel principe permettrait de respecter les deux parties, le temps que la justice pose son jugement. Ce principe, selon le collectif de féministes, pourrait être « intégré dans les conventions d’objectifs des lieux labellisés par le ministère de la Culture […], ceci afin de permettre le maintien d’un équipement public en bon ordre de marche ». Si une telle mesure n’est évidemment pas inintéressante, elle n’est pas sans danger : il faudrait que le faisceau d’accusations soit suffisamment important et se convertisse en plaintes réelles pour qu’il n’entre pas en conflit avec l’indispensable présomption d’innocence, sous peine de transformer une lutte légitime en règlement de comptes, en chasse aux sorciers, illégale et partiale.

Le collectif rappelle enfin une troisième exigence, évidente, indispensable : « écouter une parole qui se libère enfin, mettre en place une cellule d’écoute et d’accompagnement des victimes, ouverte à toute la profession ». C’est peut-être le seul argument stable à ce jour : faute de plaintes – à ce jour – des femmes qui ont témoigné auprès de Jean-Pierre Thibaudat, il n’y a que le malaise des salariés (ou du moins, d’une partie d’entre eux) comme fait avéré… C’est un peu court pour exiger une mise en retrait.

Élodie NORTO



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