Demain s’ouvrent les 28e Rencontres du Jeune Théâtre Européen, manifestation unique en Europe, qui rassemblent des jeunes venus de toute l’Europe. Du 1er au 10 juillet, Grenoble vibrera ainsi au rythme de la scène : 9 jours de spectacles, de cafés-débats, d’ateliers, d’échanges artistiques entre théâtre, danse, musique, écriture, 9 jours de dialogue international… Rencontre avec Fernand Garnier, fondateur des Rencontres du Jeune Théâtre Européen.

1) Comment sont nées les Rencontres du Jeune Théâtre Européen ?

Les Rencontres sont nées en juillet 1989. Cette première édition a été mise en place à titre expérimental avec un nombre restreint de participants : une soixantaine de jeunes comédiens d’ateliers théâtre seulement à l’époque venant de Pologne, Algérie, Italie, France et Allemagne. Cette initiative prenait place dans la suite des réalisations internationales du Théâtre Action Créarc :

  • Rencontres internationales de poètes : Arabes et français en 1985, Russes et français en 1988,…
  • Organisation depuis 1985 du Festival de Théâtre Européen.

Les Rencontres sont alors conçues comme s’insérant dans un projet à 3 dimensions :

  • Le Festival de Théâtre Européen
  • L’Université d’Été Théâtre Éducation qui réunit 60 à 80 enseignants et comédiens animateurs.
  • Les Rencontres elles-mêmes.

Cet ensemble fait de Grenoble au début juillet un espace de dialogue et d’échanges entre hommes et femmes de Théâtre européens, enseignants de théâtre et acteurs culturels.

Le succès est tel que les responsables des Rencontres décident, lors du bilan fait en commun, de pérenniser la manifestation.

2) Pourquoi choisissez-vous de mêler les dimensions de festival et de laboratoire ?

28 RJTE - Mandala Theatre - Oxford - Royaume Uni (1)Notre réflexion est issue d’une longue pratique commencée en 1972 avec la fondation du Théâtre Action, poursuivie en 1982 avec la fondation du Créarc (Centre de Création, de Recherche et des Cultures) sous le sigle Théâtre Action Créarc, et la même année la fondation de l’AGATHE, Association Grenobloise d’Action Théâtre Éducation affiliée à l’ANRAT dont Fernand Garnier est alors vice-président.

En 1989, nous avons considéré que l’heure était venue de créer un « festival » qui serait un moment de partage des esthétiques entre professionnels, un temps de formation de jeunes comédiens venus d’ateliers théâtre, d’écoles de théâtre, d’académies théâtrales… un espace d’échanges des pratiques au niveau européen et de rencontre de la population avec la jeune création européenne.

Ceci impliquait une formule que nous avons mise en place progressivement. Nous l’avons avec le temps nommé « Le carré magique ». Elle comprend quatre axes de travail en synergie les uns avec les autres :

  • présentation des spectacles : chaque groupe apporte une création ;
  • ateliers internationaux chaque matin, toutes langues et toutes nationalités mêlées ;
  • cafés-débats chaque jour à 14h, sur les spectacles donnés la veille ;
  • réalisation d’une parade-spectacle de clôture regroupant tous les participants, préparée dans les ateliers et sur un thème choisi à l’avance.

3) Après 28 éditions, quel bilan tirez-vous de votre initiative ?

La croissance des Rencontres a été progressive jusqu’à atteindre un chiffre qui nous paraît ne pouvoir être dépassé : 200 participants de 15 à 20 pays.

En 2004, s’est déroulé un séminaire européen qui a permis de créer le Réseau du Jeune Théâtre Européen et a débouché sur la rédaction d’une Charte du Jeune Théâtre Européen. Un deuxième séminaire s’est tenu en mai 2016. Le bilan qui a été fait a été très positif. Le Réseau et les Rencontres ont généré de très nombreux échanges entre équipes aussi bien bilatéraux que multilatéraux. De nombreux festivals ont été créés : à Milan par le Studio Novecento, à Oxford par le Pegasus Theatre, à Trieste par le Centro Universitario di Teatro, à Syros par l’association ALTERA VITA.

À Grenoble même et dans la région Auvergne Rhône-Alpes, les Rencontres ont apporté un souffle considérable, elles ont permis à des milliers d’Européens de découvrir la ville et la France. Elles ont permis à des milliers de jeunes Grenoblois de s’ouvrir à l’Europe et au monde. Elles ont donné à la population grenobloise, par les spectacles en salles et en rues, par des parades et des spectacles de plein air, une image valorisante du théâtre, de la jeunesse et de l’Europe.

Elles ont été une école européenne de théâtre, une école européenne du regard, une école de citoyenneté européenne.

28 RJTE - Collectif 1984 - Bruxelles - Belgique (3)

4) Comment faites-vous vivre votre réseau européen au long de l’année ?

Le Réseau du Jeune Théâtre Européen est très souple. Chaque structure membre est en relation avec les autres et met en place de manière autonome et décentralisée des activités avec d’autres membres. Le Créarc est le centre de ce Réseau et les Rencontres en sont la clef de voûte dans le déroulement de l’année.

Le Réseau vit par échange permanent sur les réseaux sociaux, mails…. Il vit à travers différentes formes de collaborations :

  • projets de rencontres bilatérales ou multilatérales ;
  • Coréalisations de spectacles entre 2 ou 3 structures ;
  • stages de formation animés par des artistes appartenant au Réseau : jeu théâtral, commedia dell’arte, voix, danse, travail psycho-physique de l’acteur… ;
  • séminaires de réflexions ;
  • échanges des pratiques et d’analyses des situations.

5) Quelles sont les innovations prévues cette année ?

L’édition 2016 est marquée par diverses innovations :

  • une collaboration avec Divercities, rencontre de jeunes musiciens des villes jumelées avec Grenoble, qui débouchera sur un grand concert de clôture des Rencontres, le samedi 9 juin, au Jardin de Ville de Grenoble ;
  • une journée exceptionnelle Grenoble-Oxford le mercredi 5 juillet en collaboration avec l’alliance Grenoble-Oxford ;
  • une collaboration avec Migrants en Isère à propos de la crise migratoire et de l’accueil des réfugiés.

Une parade-spectacle exceptionnelle, consacrée à Ubu Roi d’Alfred Jarry qui permettra de revenir sur la violence politique qui ravage le Moyen-Orient d’aujourd’hui.

28 RJTE - Les Théatreux - Ljubjlana - Slovénie (3)

6) L’édition 2016 rendra hommage à Alfred Jarry, avec notamment une parade sur le thème d’Ubu Roi : pourquoi un tel choix ?

Ubu est l’archétype, le modèle de tous les tyrans que l’Histoire fait surgir au gré du temps sur tous les continents. C’est sous l’apparence d’une fable de potache que la pièce devient peu à peu, par le génie visionnaire d’Alfred Jarry, une métaphore du délire qui s’empare de l’homme aux prises avec l’exercice du pouvoir absolu.

Écrite à la fin du XIXe siècle, la pièce semble annoncer les dictateurs sanglants qui vont faire l’histoire du XXe Siècle. Qu’on pense à Mussolini, Hitler, Staline… La liste est longue. Et le début du XXIe siècle, période à laquelle nous vivons, ne semble pas devoir être en reste. Ce qui se déroule au Moyen-Orient depuis une quinzaine d’années en est la preuve : Saddam Hussein, Mouammar Khadafi, Bachar El Assad…

La pièce est donc d’une étonnante actualité. Elle l’est par son intrigue et par son thème. Elle l’est par son ton : la transgression de la bienséance et du bon goût, la satire jusqu’à la scatologie des pouvoirs constitués et de la bien-pensance.

Ubu Roi annonce Charlie hebdo et ses caricatures au vitriol. Il annonce la tragédie que nous avons sous les yeux. Et il nous propose d’en rire. Avec le rire commencent la mise à distance et – donc – la liberté. C’est ce qu’aucun totalitarisme, aucun fondamentalisme ne peuvent supporter. Et c’est la fonction du théâtre que de créer cet espace de liberté où le spectateur peut exercer dans le plaisir son esprit critique et penser l’avenir de la société dont il est citoyen.

7) Sur quels critères sélectionnez-vous les compagnies européennes ?

Nous prenons en compte plusieurs paramètres :

  • la diversité des pays représentés : pays de l’Union Européenne ;
  • l’ouverture sur le monde : en tenant compte de la francophonie et des héritages de l’Histoire ;
  • la diversité des troupes participantes en termes de mode de production théâtrale : atelier théâtre, école de théâtre, académie théâtrale, troupe semi-professionnelle, troupe professionnelle ;
  • la diversité des thématiques et des esthétiques ;
  • l’engagement des troupes à participer à toute la durée des Rencontres et aux différentes activités proposées.

28 RJTE - Mandala Theatre - Oxford - Royaume Uni (2)

8) Si une compagnie française souhaite proposer un spectacle, comment doit-il procéder ?

Elle peut envoyer un dossier par mail à crearc@crearc.fr, prendre contact avec le Créarc par téléphone au 04 76 01 01 41.

Propos recueillis par Nadège POTHIER