Dmitri Rodionov, directeur du grand musée de théâtre Bakhrouchine à Moscou, vient d’être brutalement limogé par la ministre de la culture russe, Olga Lioubimova, pour être remplacé par une jeune femme incompétente, à la réputation douteuse, obsédée par le marketing et le profit. Un acte qui a provoqué la colère et des réactions de tout le milieu et qui pose de nombreuses questions sur les politiques culturelles, en Russie comme en France.

Un scandale théâtral qui ne concerne ni un spectacle, ni un ou une metteure en scène, ni un acteur ou une actrice, mais un directeur de musée. Un musée de théâtre. Le grand Musée de théâtre Bakhrouchine à Moscou, dont le directeur Dmitri Rodionov qui y œuvrait avec bonheur et efficacité depuis quatorze ans, a été destitué en une heure, dans le cabinet d’Olga Lioubimova, la ministre de la culture qui l’avait convoqué pour signer sur le champ sa démission. On lui a proposé de devenir président de ce musée, mais il a refusé tout net ce poste honorifique mais dégradant. Car à sa place on nommait — le jour même ! — une charmante jeune femme de trente ans, Kristina Troubinova, qui avait été propulsée deux ans plus tôt dans le musée comme vice-directrice. Cette personne n’a aucune formation théâtrale et toutes ses activités précédentes dans différents musées se sont terminées par des scandales et la démission d’une partie du personnel. Elle s’est aussi fait remarquer par des photos prises sous des croix gammées.

Cet avis de mise à la porte sans justificatif (autre que de ne pas s’entendre avec la dénommée Troubinova) a été signifié à Dmitri Rodionov vers la fin du mois de juin. Une telle décision arbitraire d’une ministre de la culture est un phénomène sans précédent qui a soulevé dans la communauté théâtrale des réactions unanimes. Dix-huit metteurs en scène ou scénographes parmi les plus grands de Russie ont envoyé une lettre au directeur de l’administration du président — dont Alexeï Borodine, Iouri Boutoussov, Alexandre Borovski, Lev Dodine, Dimitri Krymov, Konstantin Raïkine, Evgeni Kniazev, Evgeni Kamenkovitch, Valeri Fokine, Sergueï Genovatch, Alexandre Kaliaguine. Ils parlent d’« une erreur » du ministère de la culture, d’une erreur dans le choix des cadres. Une erreur, donc ce pourrait être réparable ? Puis une pétition a été adressée à Vladimir Poutine lui-même, signée par 456 personnes de toutes les régions de Russie — des acteurs, des scientifiques, des académiciens, des directeurs de musées — et la liste n’est pas close.

D’autres lettres ont été envoyées — celle des critiques de théâtre entre autres —, des vidéos sont postées. Toutes évoquent unanimement le travail reconnu accompli par Rodionov pour faire vivre ce musée du théâtre qu’il avait pris en charge dans un état dégradé, et en faire une importante plate-forme culturelle contemporaine. Personne ne comprend cette décision arbitraire vis-à-vis d’une institution qui est le mémorial du théâtre russe, de ses héros et de ses martyrs, et qui s’efforce de lier la mémoire de sa grande histoire à son présent. « C’est du pur vandalisme », s’exclame un acteur bien connu, Alexandre Chirvindt, dans une vidéo postée en ligne il y a quelques jours, et il propose que, pendant qu’il en est encore temps, sans excuses et sans plus de justifications qu’il n’y en a eu pour son éviction, le ministère réintègre Rodionov en disant simplement « qu’il a changé d’avis »…

Inna Solovieva, la plus ancienne et la plus respectée des théâtrologues russes, a mis sa protestation sur le site « Ligne directe avec le président de la Fédération de Russie ». Les membres du conseil scientifique du Musée Bakhrouchine, réuni par Rodionov pour l’éclairer et pour l’accompagner devant l’énormité des tâches qui se posent à un grand musée de théâtre d’aujourd’hui, ont quitté leurs fonctions dans leur presque totalité — et il y avait là les plus grands noms de la science et de la pratique théâtrale russe. Les piliers de l’administration du Musée Bakhrouchine démissionnent les uns après les autres.

Tous les directeurs de musée, avec à leur tête Mikhaïl Piotrovski, directeur de l’Ermitage et président de l’Union des gens de musée russes, ont protesté et décidé en assemblée générale de créer un mécanisme capable de bloquer à l’avenir ce genre d’action — stratégie d’autodéfense. Quant au metteur en scène Dmitri Krymov, aux saluts de la première de son spectacle Kostik (d’après La Mouette de Tchékhov), il a fait applaudir Dmitri Rodionov qui se trouvait dans la salle. Résultat : une standing ovation, du parterre au poulailler du Théâtre Pouchkine de Moscou. Pour la nouvelle directrice, toutes ces actions et lettres de défense ne sont que « graffitis sur une palissade ». Mais personne ne veut continuer à travailler sous sa direction1

À situation inédite, réponse globale, tout aussi inédite en ces temps d’autoritarisme accru, de la part de la société russe sous le choc pour défendre celui qui poursuivait l’œuvre d’Alekseï Bakhrouchine, un grand collectionneur, fondateur en 1894 de ce musée qui fut réquisitionné à la Révolution, mais dont il était resté un modeste mais brillant directeur jusqu’à sa mort en 1928.

Le directeur aujourd’hui destitué, Dmitri Rodionov, est un spécialiste exceptionnel, à la fois manager et scientifique, qui ne vit que pour son travail et pour sa mission au service de la culture russe à laquelle il consacre la totalité de son énergie. Je dis « mission », car il avait été poussé à accepter la charge de directeur de ce musée sur l’insistance d’Alla Mikhaïlova, historienne de la scène russe et soviétique, laquelle avait longtemps défendu de son mieux dans les périodes difficiles de censure la vie et la mémoire du théâtre. Elle avait su voir en lui l’honnête homme cultivé, amoureux du théâtre, capable de se faire respecter et d’agir sans compromission.

Depuis 2007, Rodionov a su transformer le Musée Bakhrouchine par les activités qu’il y a organisées : expositions remarquables, une par mois, parfois davantage, publication d’ouvrages, création d’un Prix récompensant le meilleur livre sur le théâtre intitulé Le roman théâtral, festivals, master-classes, création d’un portail numérique, etc. Le travail de D. Rodionov consistait non seulement à diriger le Musée Bakhrouchine, à le développer, mais à installer de nombreuses filiales un peu partout en Russie, là où le théâtre a une histoire bien intéressante également, histoire qui féconde son présent. Mais Rodionov était aussi visionnaire, il se consacrait à agrandir le musée, à imaginer tout un « Quartier Bakhrouchine » pour enfin loger décemment les très riches et incroyables archives qui y sont conservées (et qui concernent aussi le théâtre français et européen), pour accueillir des chercheurs, de grandes expositions, des débats, des conférences, des séminaires, des projections, pour imaginer de salles consacrées à tel ou tel artiste… Un projet de restauration et de reconstruction longuement et lentement mûri. À la place de cet homme intègre, compétent et discret, la ministre de la culture a nommé une jeune femme incompétente, à la réputation douteuse, désireuse de faire de l’argent avec le musée, concernée par le marketing et le profit — pour que le musée « rapporte ».

Le projet du Quartier Bakhrouchine avait été approuvé par le ministère de la culture et le budget, accordé et débloqué dans sa presque totalité. C’est quand tout cela a été réglé qu’est arrivée Kristina Troubinova. Arrivée donc après l’octroi du budget, et de surcroît petite amie du premier vice-ministre de la culture, Kristina Troubinova a immédiatement suscité l’animosité du personnel dont une partie a quitté les lieux de son plein gré ou a été renvoyé par elle… Ennemi du conflit ouvert — et là est peut-être son erreur —, Rodionov a tenté d’apaiser les tensions que sa présence, sa façon d’être grossière et son inculture suscitaient. Il lui a même conseillé de tenter de faire un mémoire au GITIS, dans le parcours payant (par opposition à l’entrée sur concours) de cette Académie théâtrale, mémoire qu’elle a récemment préféré, après qu’il a été écrit (et sans doute acheté), retirer, incapable qu’elle était de répondre aux questions d’un jury. Ainsi ridiculisée, l’adepte du marketing semble donc aussi désignée pour « gérer » les flots d’argent que le grandiose projet de reconstruction et d’agrandissement conçu par Rodionov, son équipe et l’architecte Sergueï Gnedovski va susciter. L’ensemble de la communauté théâtrale russe pense que sous l’emprise de cette personne, le projet est avorté d’avance, le travail de Rodionov saboté et qu’on peut dire adieu au rôle moteur du Musée de théâtre Bakhrouchine dans la vie théâtrale russe du XXIe siècle.

Il s’agit bien sûr d’un problème russe, mais il nous touche car les réactions sont très fortes et ne cessent de s’intensifier pour défendre une culture théâtrale qui occupe une place essentielle dans l’ensemble de la culture russe. Et cela nous concerne aussi. Car cette situation invraisemblable nous pose plusieurs questions : celle de la façon dont les musées peuvent dériver sous la pression d’un ministère sans vision et s’adonner au marketing sans direction scientifique, celle de la manière dont la culture devient une ressource rentable, qui attire des gens jusque-là étrangers à ce domaine, mais aussi celle de l’absence en France d’un vrai musée du théâtre et de l’absence de culture théâtrale qui en découle, chez de nombreux artistes. En France, les artistes de théâtre sont les seuls à ne pas pouvoir pousser la porte d’un musée pour s’enrichir de l’histoire de leur art. Ils n’ont pas d’accès direct à leur histoire. Même dans le projet de la Cité du théâtre à Paris, on n’a pas trouvé de place pour y envisager la création d’un musée généraliste du théâtre. La Russie pouvait jusqu’ici s’enorgueillir depuis la perestroïka de l’existence active d’un tel musée que le régime soviétique avait parfois tenté de fermer. Faut-il qu’elle y renonce en acceptant la décision arbitraire d’un ministère qui pour l’heure, et malgré la tempête, se tait ?

Béatrice PICON-VALLIN

1 Pour les détails, voir Marina Tokareva, in Novaja gazeta, 7 juillet 2021

.



Crédits photographiques : Mikhaïl Terechtchenko