Stefan Hertmans : entre inconscience totale et ruse avisée, la fable de la vie

Stefan Hertmans : entre inconscience totale et ruse avisée, la fable de la vie
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CRITIQUE – Dans son passionnant nouveau roman entremêlant intime et grande Histoire, Stefan Hertmans nous plonge au cœur du mal, nous confronte au plus sombre de l’humain pour interroger nos aveuglements, nos loyautés, notre capacité à affronter la vérité et les justes combats. Une ascension est une enquête saisissante qui marie avec brio faits historiques et imagination (Gallimard).

Stefan Hertmans est un conteur éblouissant d’érudition et de sensibilité qui, dans ses romans-récits, mêle avec art l’intime et la grande Histoire. Dans Guerre et térébenthine, paru chez Gallimard en 2013, il rend hommage à son grand-père, Urbain Martien, à travers les carnets de ce dernier, écrits d’un ouvrier artiste-peintre abasourdi par la rage des hommes, un héros brisé qui a vu toute l’horreur de la guerre. Dans Le cœur converti, paru chez le même éditeur en 2018, il s’attache à mettre ses pas dans ceux de Vigdis, jeune chrétienne qui, au début du XIe siècle, s’est convertie au judaïsme, devenant Hamoutal, par amour pour David, fils du rabbin de Rouen. Son amour condamné par la société, le couple s’est enfui et s’est établi à Monieux, petit village du Vaucluse où Stefan Hertmans possède une maison. Ce rapport étroit entre le privé, les vies personnelles et le public, ce que nous avons en partage et qui, bien souvent, nous dépasse, se retrouve dans Une ascension, un roman-documentaire sur un homme devenu un zélé collaborateur, un homme qui n’a jamais expié le mal qu’il a fait, dans la maison duquel l’auteur a vécu près de vingt ans.

La maison

Stefan Hertmans, Une ascension, Gallimard couvertureC’est en 1979, une fin d’été à Gand, que Stefan Hertmans voit la maison pour la première fois, attiré par le parfum d’une glycine qui survit courageusement, une odeur qui le ramène au jardin rustique de son enfance. Le coup de cœur est immédiat.

« Je fus parcouru par une curieuse excitation ; je sortis du jardin public, je fis le tour du pâté de maisons et me retrouvai dans une ruelle obscure d’un vieux quartier. Je découvris qu’il s’agissait d’une grande maison bourgeoise à la façade grêlée de trous où s’était infiltrée l’humidité au fil des décennies. La bâtisse, dotée de hautes fenêtres et d’une porte à la peinture écaillée, avait connu de meilleurs temps ; de toute évidence, elle était vide depuis un certain nombre d’années. À l’une des fenêtres était suspendu un panneau à vendre fripé par la condensation. »

La maison que lui fait visiter le notaire De Potter est en piteux état mais l’élan émotionnel est plus agissant que la raison – « Les grandes décisions de ma vie, je les ai rarement prises en toute conscience. J’étais invariablement dans un état second, sentant une main invisible me presser le dos et allant, moi le légendaire fou au cœur pur, au-devant de mon propre destin tel un poulet sans tête. » En 2001, en lisant Zoon van een foute Vlaming (« Fils d’un Flamand fautif »), écrit par celui qui fut son professeur d’histoire à l’université, Adriaan Verhulst, il apprend qu’il a vécu vingt ans dans la maison d’un ancien SS, persécuteur de juifs pour la Waffen-SS.

Stefan Hertmans s’interroge sur son aveuglement – un refoulement ? – car, à l’époque de l’achat, le notaire avait fait allusion à un buste « de qui vous savez, de l’Adolf, oui, si vous me comprenez, il n’était même pas en pierre, c’était un modèle en vulgaire plâtre. » Comment diable a-t-il occulté cette information durant deux décennies ?

« Il est incompréhensible que j’aie laissé m’échapper à l’époque, avec tant d’insouciance, tout ce que j’aurais déjà pu savoir ou du moins supposer. »

Le « Flamand fautif » est Willem Verhulst.

Willem Verhulst, héros de pacotille

Willem est né le 10 juillet 1898 à Berchem, près d’Anvers. Il fait partie d’une fratrie de neuf enfants, son père est tailleur de diamant, darwiniste convaincu qui met sa progéniture en garde contre ce qu’il appelle « la folie de la religion ». À l’âge de quatre ans, une crise soudaine qui semble être épileptique lui ôte la vue. Il ne recouvre que les facultés de son œil droit et son handicap lui vaut d’être moqué par les autres gamins. Il a treize ans quand sa mère meurt brutalement, sa protectrice. Il se rêve agriculteur ou jardinier mais, dès 1916, il sèche les cours et entre dans le Groeningerwacht, un mouvement activiste en pleine expansion qui veut la Flandre aux Flamands. Très vite, il manifeste sa sympathie pangermanique pour l’occupant et devient secrétaire du bureau flamand de la propagande à Vilvorde.

« Il a du bagou et sait vite se faire aimer, mais surtout il est entreprenant et dégourdi. »

En 1920, il épouse Elsa Meissner sans que le mariage de celle-ci soit dissout ; Elsa est une juive allemande de dix ans son aînée. Atteinte d’un cancer, elle meurt en 1926 et c’est auprès d’elle que Willem réclamera d’être enterré. Un paradoxe.

Deux mois à peine après l’inhumation, il demande en mariage la jeune femme qui a pris soin d’Elsa. Harmina, surnommée Mientje, prend le temps de la réflexion avant de devenir la deuxième Madame Verhulst et la mère de ses trois enfants.

L’héritage

Stefan Hertmans n’a pu rencontrer Adriaan Verhulst, mort avant qu’il n’ait eu l’occasion de l’interroger sur les ombres et les énigmes de l’histoire de son père. Il a cependant reçu les confidences des sœurs d’Adriaan, Aletta et Suzanne, deux dames âgées à l’énergie inépuisable. Adolescentes, elles se sont maintes fois demandé quelle était la teneur du travail de leur père, « cette surveillance de la pureté de l’âme de la population ». Plus tard, elles ont compris que « même sans se salir les mains, on peut commettre des crimes ». Aletta qui, au début septembre 1944, a vu son père fuir, véritablement détaler comme un lapin, a dit de lui, après avoir pris connaissance de ce qu’il leur avait tu sa vie entière, qu’il était « un héros de pacotille, un vain froussard ». La question qui se pose, s’impose aux proches, aux enfants des tyrans de tout acabit est de savoir comment affronter des faits incontournables, comment supporter l’abomination.

« Dans quelle mesure un être humain est-il prêt à être confronté à la vérité, quand il s’agit de son propre père ? »

« Ce qu’il y a de douloureux, en l’occurrence, c’est que Willem se présente comme tout le contraire d’un héros : un enfant de chœur frivole, un vaurien banal, un persiflage de petite canaille qui a eu la malchance de se trouver confronté à des ennemis méprisables. »

La plume de Stefan Hertmans est fascinante, ensorcelante ; il sait toucher au cœur en racontant l’indicible. Il déroule son récit au fil de la découverte de la maison lors de sa première visite en 1979, les événements s’égrènent en allers-retours temporels qui rythment la lecture, la rendent vivante. L’ascension de l’escalier fait écho à l’ascension de Willem dans la hiérarchie de la collaboration. Stefan Hertmans fait parler les lieux, les vieilles pierres, les fantômes et interroge le tragique de la condition humaine. La puissance de ses romans vient du fait que, au-delà de tout jugement moral, il favorise la réflexion. Il questionne ici la complexité d’une loyauté vis-à-vis d’un homme qui ne l’était en aucune façon, se demande comment ne pas nous sentir coupable de notre propre insouciance, comment faire en sorte que le crime ne devienne pas banal. Dans une interview donnée au journal L’Écho, le 22 janvier 2022, l’auteur explique : « À quel moment commence-t-on à glisser d’une indignation légitime vers quelque chose qui ne l’est plus ? À quel moment votre conscience refoule-t-elle ce qu’il ne faut jamais oublier : la cause ne justifie jamais des faits inacceptables. C’est le fil rouge du roman. »

Que serait-il arrivé si Willem, à l’âge de vingt-trois ans, avait obtenu le poste de jardinier de l’Empereur Guillaume alors en exil aux Pays-Bas ? Comment aurait été le monde si Hitler avait été accepté aux Beaux-Arts ?

L’auteur nous invite à prendre une distance avec les jugements extrêmes, ceux-là même qui sont clivants, sans nuance. Tenter de comprendre le néant moral d’un homme tel que Willem Verhulst, un antihéros, un sombre idiot qui n’a rien appris de ce qu’il a vécu, c’est questionner notre présent et la banalité du mal, comme l’écrivait déjà en 1945 Theodor Adorno : « Le nouveau fascisme ne reviendra pas en uniforme mais en costume et cravate. » Et Stefan Hertmans d’enchérir : « Entre inconscience totale et ruse avisée : la fable de la vie. »

Stéphanie LORÉ

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Stefan Hertmans, Une ascension, traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin, Gallimard, 2022, 476 p., 23 €

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