Un orchestre – le Fort Worth Symphony Orchestra – qui se met en grève pour des questions financières, c’est le signe d’un problème local. Lorsqu’un deuxième – plus important – le rejoint, on peut y voir une coïncidence, voire un début de tendance. Mais quand un troisième, et non des moindres puisqu’il s’agit du prestigieux Orchestre de Philadelphie (rendu notamment célèbre avec Fantasia), cesse à son tour toute production, c’est que le système complet est en échec. 

Reprenons le cours des événements… Le 8 septembre dernier, un premier orchestre décide de se mettre en grève, l’orchestre symphonique de Fort Worth au Texas, après 15 mois de discussion et 34 tentatives concrètes de négociations. En cause ? Un plan salarial sur 4-5 ans durant lequel les musiciens auraient vu leurs salaires diminués, puis augmentés à nouveau. L’orchestre est de taille moyenne ; l’affaire paraît anecdotique.

Des réductions de 10 à 15 % des salaires

Le 18 septembre dernier, les musiciens de l’orchestre de Pittsburgh se voient « proposés » comme « la dernière, la meilleure et l’ultime offre » une baisse de… 15 % sur leur salaire ! Un médiateur fédéral est convoqué de Washington ; les employeurs ne bougent pas d’un pouce : l’offre est bien un ultimatum. La grève est déclenchée aussitôt, le 30 septembre, à travers un communiqué qui résume l’ensemble de la situation.

Le lendemain, c’est au tour de l’orchestre de Philadelphie d’annoncer une grève, 1h à peine avant l’ouverture de la saison, après avoir été confronté à des décisions similaires : « Nous, musiciens de l’Orchestre de Philadelphie, avons décidé de cesser nos prestations et d’entrer en grève », annonce d’emblée le communiqué. Pour les artistes, il s’agit en effet de l’unique moyen d’attirer l’attention du monde musical et des médias sur la baisse drastique des salaires depuis près de dix ans. L’orchestre se défend de toute avidité, mais demande simplement que soit reconnu à sa juste valeur son travail.

L’affaire prend une tournure nouvelle avec cette décision, l’orchestre de Philadelphie étant considéré comme l’un des meilleurs du pays. Pour la petite histoire, cet ensemble est célèbre, notamment en France, en raison de sa participation à Fantasia de Walt Disney. L’orchestre fut également choisi par de grands compositeurs tels Stravinsky, Mahler et Rachmaninoff, pour l’interprétation de leurs créations mondiales.

Des efforts à répétition et aucune initiative à l’horizon

C’est que les musiciens de Philadelphie ont vu leurs salaires réduits à plusieurs reprises depuis 2009 : une baisse de plus de 1 % en 2009, un blocage des salaires en 2010, puis une réduction de près de 14 % en 2011 ! Pour eux, la situation doit cesser : « Nous ne demandons pas pardon de vouloir être rémunérés correctement, quand nous avons consacré d’innombrables heures à travailler durement afin d’atteindre ce niveau professionnel qui nous place aujourd’hui au sommet de notre profession. »

Les musiciens estiment avoir déjà fourni suffisamment d’efforts durant la dernière décennie, notamment après la terrible banqueroute d’il y a 4 ans, pour ne pas voir de nouveau leurs conditions financières se détériorer. D’autant que d’autres orchestres, bénéficiant de soutiens financiers plus importants, se maintiennent très bien. Ce n’est effectivement pas le cas de l’Orchestre de Philadelphie, géré par une association en perdition. Cette dernière avait d’ailleurs demandé au célèbre consultant Michael Kaiser d’apporter son expertise durant une année, afin de revitaliser l’institution.

Maintenir des orchestres de haut niveau

Le rapport a été remis par Michael Kaiser en avril 2016 ; cinq mois plus tard, rien n’a été fait. Connaître des difficultés est possible, ne rien faire pour les enrayer est condamnable, selon les musiciens : « Ces neuf dernières années, nous avons enduré de multiples coupes dans nos salaires, nos pensions de retraite et nos conditions de travail, dans l’espoir que nos sacrifices permettent à l’association de reconstruire l’institution et de nous rétablir ainsi dans nos statuts. »

L’orchestre de Philadelphie s’inscrit ainsi dans la démarche initiée par celui de Pittsburgh. Les deux ensembles les plus importants de l’État de Pennsylvanie ont les idées claires : si les associations gérant les orchestres veulent conserver un niveau international, elles doivent maintenir un salaire correspondant au niveau professionnel du musicien ; sans quoi, les meilleurs partiront.

Brice WATTEZ

(Amérique du Nord, correspondant)