Vers un Opéra-Relation

Vers un Opéra-Relation
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Pour que l’opéra sorte de sa logique chiffrée, faite de statistiques, de mécènes, de publics-consommateurs et de bilan carbone, il faut qu’il intègre en son cœur les relations humaines. Contre l’empire du chiffre, un autre opéra est possible, comme le montre l’exemple de l’opéra de Limoges.

L’Opéra public semble bien être victime d’un triste paradoxe : depuis Malraux, il est placé au sommet de la hiérarchie musicale. Avec sa « Reine de la nuit », « la mort d’Yseult » ou L’Amour de loin, il symbolise l’humanité en extase, dépositaire des valeurs émancipatrices de la musique dont il se doit de les faire apprécier à des publics qui les ignorent.

Mais cette noble ambition est trahie par la République elle-même : elle ne s’intéresse guère aux promesses de l’œuvre et n’est plus obsédée que par les chiffres : combien de mécènes, combien de « clients » déguisés en « publics », combien de « non-publics » de combien d’écoles, de centres sociaux ou d’EHPAD, combien de femmes aux commandes, combien de décors réutilisés et, de plus en plus, quel bilan carbone ?

La République ne sait plus que « les sens du sens de la musique sont transcendants », comme aime à le croire George Steiner dans Réelles présences : les arts du sens (NRF1991).

Il faut dire que l’opéra n’est pas exempt de reproches dans cette dégradation publique du sens : avec une certaine naïveté, il a revendiqué être seul maître des belles valeurs musicales pour l’Humanité entière. Il prétend même, à l’égal de Christophe Colomb, « partir à la “conquête de nouveaux publics” », en jouant les Sepulveda persuadé que, dans ces mondes qu’il découvre, nul n’a d’âme musicale ! Il ne faut donc pas s’étonner que ces peuples, toujours à conquérir, aient compris qu’il n’y avait guère de place pour leurs musiques ou leurs danses et que, depuis cinquante ans, ils ont continué à dire, avec humilité mais fermement : « Cet opéra conquérant, ce n’est pas pour moi » (sauf peut-être pour fêter les amours ancillaires des Indes Galantes et du Krump).

Pourtant, rien n’est perdu. Un autre opéra est possible qui, à l’image de Las Casas, serait attentif aux autres manières de faire musique et danse, aux autres manières sensibles d’exprimer notre humanité, tant « nous sommes au regard de la musique, humains, trop humains ». Cet opéra serait alors un « Opéra de la Relation », reconnaissant les autres dans la singularité de leurs chants, de leurs instruments sonores, de leurs récits, de leurs symboles. Un opéra attentif à toutes ces libertés sensibles de raconter des histoires lorsqu’elles nourrissent notre Humanité commune, sans les juger avec mépris, sans affirmer leur « handicap culturel », comme on le lit encore dans les commentaires statistiques du ministère de la culture. Cet « Opéra-Relation » saurait, alors, apporter ses ressources inépuisables aux personnes dans leurs propres cheminements émancipateurs.

Gageons que la densité de ces relations de personnes à personnes permettrait à l’opéra de résister à l’empire du chiffre. Un Opéra-Relation qui revendiquerait lui-même d’être un acteur des valeurs universelles que les droits humains fondamentaux nomment solennellement : « la liberté d’expression artistique » et « la liberté pour chacun de participer à la vie culturelle ». En somme, un Opéra-Relation qui, plus que « citoyen », serait moteur de relations d’humanité pour les personnes, bien au-delà de la fréquentation de spectacles par des consommateurs de produits souvent normalisés pour eux.

Ne me dites pas que c’est irréaliste. Regardez bien les films que nous propose l’opéra de Limoges : c’est bien de relations dont il est question. Les personnes sont accompagnées par la compétence opératique d’Eve Christophe et l’expérience vécue devient, pour elles, dans leur singularité, une découverte émancipatrice. On échappe heureusement, ici, à la caricature du « public empêché » ou du « citoyen » appelé à fréquenter les bonnes œuvres. Les sons et les images dessinent un chemin de l’Opéra-Relation fait uniquement de délicats moments d’égale dignité partagée, de libertés à prendre et, finalement, prises par les personnes.

Les différences de « culture » se mutent en « diversités », faisant « humanité ensemble », pour rappeler la définition de ce qui vaut « culture » quand on prend au sérieux les droits humains fondamentaux.

L’opéra est grande ressource au-delà des plaisirs de la scène.

L’Opéra-Relation trouverait tout autant à s’inspirer de « l’Opérakids » que défend l’opéra de Limoges : on y voit une relation où l’on nous dit, avec force : « Si l’un n’est pas là, l’autre n’y est pas non plus. » Solidarité au sens premier du mot, où se nouent des engagements réciproques : chacun prend sa juste place, accompagnants et accompagnés. L’opéra n’est plus conquête de territoires inconnus ; il sait sa responsabilité universelle de nouer des relations d’empathie, de respect, d’estime réciproques, disons en un mot, de « reconnaissance », autant qu’il est possible de le faire en revendiquant sa propre liberté d’expression artistique. L’Opéra-Relation n’est pas naïf, il sait que les mises en scène sont de continuelles négociations dans l’inconnu des univers sensibles ; établir une relation d’humanité avec les personnes est une lutte permanente avec l’opacité de nos libertés. L’Opéra-Relation ne sera pas routine, plutôt chemins tortueux de libertés.

Regarder mieux encore le film sur l’Opérakids ; écoutez le chant des mères. Certes, il n’est pas chant d’opéra, mais, ici, il est filmé en dignité. Loin d’être méprisé, il est pleinement reconnu par la liberté conquise de ces filles et fils chantant sur scène à l’opéra. Les mères ne sont pas « non-publics », même si elles ne fréquentent pas plus les spectacles de l’opéra, après qu’avant ; elles sont des parties prenantes, fières, dignes d’être pour quelque chose dans cette humanité commune.

Et, l’Opéra-Relation ne pourra pas plus oublier cette liberté de dire qu’a prise cette petite fille lorsque, devant ses amies, elle a exprimé sa tristesse de ne pas avoir pu fêter son douzième anniversaire… à l’opéra, à cause du COVID !

Cette liberté d’être avec la musique, le récit, la danse n’est pas commensurable : ici, on n’a pas compté ni le nombre d’élèves, ni les heures. On a échappé au ridicule du 100 % EAC. Ici, les personnes jeunes n’ont pas été des anonymes rassemblés en une masse prétexte justifiant la pérennité de l’opéra. Elles ont construit leur pleine part d’humanité : on l’entend à chaque mot ; on le voit en majuscule lorsque le rideau de scène tombe et que les personnes jeunes et les personnes accompagnantes pleurent ensemble, faisant si bien « humanité ensemble«  en nous rappelant, ainsi, émotionnellement, le sens vrai de ce qui fait « culture » pour le corpus des droits humains fondamentaux… lequel espère voir venir à lui, impatiemment, l’Opéra-Relation.

Jean-Michel LUCAS

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Crédits photographiques : Babsy (licence : CC BY 3.0 – source : Wikipedia)

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Docteur d’État ès sciences économiques, Jean-Michel Lucas allie, dans son parcours, enseignement – comme ancien maître de conférences à l’Université Rennes 2 – et pratique : il fut notamment conseiller au cabinet du ministre de la Culture, Jack Lang, et directeur régional des affaires culturelles. Il collabore régulièrement au journal Profession Spectacle depuis janvier 2017.


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