Les politiques culturelles n’ont pas souvent été pensées en termes de classes d’âge, de démographie. Un paramètre négligé, qui livre pourtant des enseignements originaux.

Actualité de l’économie sociale

À ma connaissance, les « politiques culturelles » n’ont pas souvent été pensées en termes de classes d’âge, de démographie. Bien sûr, il y a les activités destinées à l’enfance, à la « jeunesse » en général, mais on sait de moins en moins à quoi peut correspondre ce dernier terme, qui fleure bon son Front Populaire, son Léo Lagrange. Il y aussi les programmes en direction du « troisième âge », voire du quatrième en EHPAD, dont l’esprit relève plus de l’aide sociale que de la culture. Et entre les deux, c’est-à-dire entre les enfants turbulents et les papys au seuil de l’Alzheimer, il y a le magma de l’âge adulte, qu’on a coutume d’analyser en riches et pauvres, en urbains et ruraux, en CSP+ et bas peuple, mais guère en termes de pyramide des âges.

Or ce qui caractérise la population française, c’est la présence d’un pavé de trente années de naissance, de 1945 à 1975, dont les effectifs annuels sont significativement plus importants que ceux des âges supérieurs et inférieurs. On appelle généralement cela le « baby boom », expression que je récuse absolument, d’une part parce qu’elle n’est pas française, et d’autre part parce qu’elle exprime l’idée d’un phénomène brutal et bref, ce qui n’est pas le cas. Fort bien, mais par quoi le remplacer ? Je m’y suis plusieurs fois essayé, sans rien trouver de convaincant. Mes plus récents essais tournent autour de l’acronyme CNTG (pour Cohortes Nombreuses des Trente Glorieuses) qui peut être « développé » en CoNTinGent ; faute de mieux, contentons-nous ici du mot « contingent ».

Depuis 1975, ce contingent de plus de 25 millions de personnes grimpe dans la pyramide, soutenu par des classes plus creuses. Avec le temps, il a perdu quelques troupes en route, mais il a conservé son aspect massif et imposant. Il n’est certes pas homogène, loin de là ; mais les deux décrochages, celui qui le précède et celui le suit, exercent une influence profonde sur l’évolution de la société, au fur et à mesure de la course du Temps et, corrélativement, du vieillissement du contingent. Il n’est pas faux de penser que c’est le vote du contingent qui fait et défait les élections – et donc les politiques culturelles. Au temps de Malraux, il n’était qu’en cours de constitution ; ses premières cohortes, celles qui allaient « faire 68 », faisaient déjà monter la pression, suscitant en retour la création d’institutions nouvelles. Au temps de Jack Lang, le contingent sûr de sa force s’apprêtait à prendre le pouvoir, portant avec lui une administration culturelle conquérante et sûre d’elle-même.

Et si depuis les fonctionnaires de la culture se sont tout de même un peu renouvelés, le groupe d’intérêts et d’habitudes qu’ils forment ensemble en est resté à la nostalgie de l’époque Jack Lang, espérant vainement pouvoir rejouer la même partie. C’est une illusion ! Je pense pour ma part que le ministre le mieux inspiré, même doté d’une personnalité hors pair et d’un charisme inégalable, ne pourra aujourd’hui rien faire d’innovant ou d’original, tant est forte l’inertie imposée par un contingent repu et vieillissant.

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Il n’y a pas que les bipèdes humains qui vieillissent ; le vin aussi. Et dans les deux cas, on lira des théories, des conseils, des recettes, pour « bien » vieillir. Dans mon ancien logement, j’avais des bouteilles conservées dans toutes les règles de l’art, d’autres soumises aux aléas de la température et de l’hygrométrie, parfois mêmes de l’ensoleillement ou, horreur absolue, du voisinage d’un tuyau de chauffage. Lorsque j’ai déménagé, les flacons ont tous subi des avanies plus ou moins marquées, et peu d’entre eux ont pu trouver, dans ma nouvelle demeure, un hébergement à cinq étoiles.

Je stocke moins qu’auparavant et je n’hésite plus à taper dans mes réserves. L’isolement forcé dû à la COVID n’a fait qu’accélérer ce mouvement. Eh bien il me faut avouer que la qualité des vins n’a que peu de rapport avec les modalités de leur vieillissement. Certains, parmi les plus maltraités, se sont révélés fabuleux, tandis que d’autres, objets de toutes les attentions, n’ont livré que fadeur et déception. Seuls des principes généraux et sans grande malice semblent avoir été convenablement respectés ; ainsi les magnums se gardent mieux que les petites contenances, idem pour les vins de fort degré. Mais pour le reste, dans la diversité des cépages et des modes de vinification, il ne faut compter que sur la chance, et c’est très bien ainsi.

Il n’est pas impossible que nous ressemblions beaucoup aux bouteilles.

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Vous connaissez certainement des gens qui, lorsqu’ils étaient jeunes, ne « consommaient » aucun « produit culturel » et qui, arrivés à la soixantaine, fréquentent assidûment les bibliothèques et se ruent sur les expositions. Vous en connaissez d’autres qui, lorsqu’ils étaient sans le sou, s’offraient à tout casser un 45 tours chaque trimestre et qui, maintenant qu’ils ont une situation confortable, empilent les DVD au point de ne plus pouvoir circuler dans leur salon. Mais cela ne change rien au mouvement des grandes masses. Le contingent concentre aujourd’hui une part majoritaire de la richesse nationale, et surtout de l’épargne nationale. Qu’en fait-il ? Pas grand chose parce qu’il n’a plus envie. Quant aux plus jeunes, ils sont moins nombreux, et moins argentés. Les politiques culturelles ne savent pas si elles s’adressent aux premiers ou aux seconds, mais elles ne peuvent, puisqu’elles ne sont guère ciblées, que manquer leur but.

Il ne faut pas confondre vieillesse et vieillissement. On vieillit tout au long de sa vie, on ne devient vieux qu’à la fin de celle-ci. La France n’est pas encore vieille ; et tous les propos que l’on tient sur les EHPAD et le financement de la dépendance ne concernent, encore pour quelques années, que très peu de monde. En revanche, la France vieillit. Le contingent est en train de basculer ; ses quinze premières cohortes, celles qui ont eu « toutes les chances tout au long de leur vie », sont désormais déjà à la retraite, tandis que les quinze suivantes, celles qui ont eu un avant-goût de la galère et du chômage, sont entrées dans la fin de leur vie professionnelle. Tout ce beau monde-là n’est pas toute la France, loin s’en faut ; mais par sa masse, il fait l’opinion, il fait les comportements dominants, il dicte les politiques à suivre. Et comme il n’a plus envie de rien, il stérilise l’offre de produits culturels.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.