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« La Cruche » de Courteline : chants, rires et désabusements

« La Cruche » de Courteline : chants, rires et désabusements
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Si l’œuvre dramaturgique de Georges Courteline passe aujourd’hui au second plan, en comparaison des pièces de Georges Feydeau et d’Eugène Labiche abondamment jouées, il fut néanmoins acclamé en son temps, occupant le devant de la scène théâtrale. Henri de Vasselot et sa compagnie Envolée Lyrique offre une bonne introduction pour qui souhaiterait redécouvrir ce maître du théâtre de mœurs, du désabusement ordinaire.

[Avignon 2017]

De Georges Courteline, nous gardons surtout le souvenir amusé de ses nouvelles et contes dépeignant les travers des militaires et des fonctionnaires. Son œuvre dramaturgique, acclamé en son temps, passe aujourd’hui à l’arrière-plan. C’est que ses petites pochades ont davantage de mal à faire mouche pour notre époque. Si plusieurs de ses pièces sont entrées au répertoire de la Comédie-Française, l’auteur y est rarement joué.

Le choix judicieux de Henri de Vasselot

C’est dire si le choix de Henri de Vasselot, de ce point de vue, est bienvenu. Sa proposition artistique est une belle porte d’entrée à quiconque voudrait retrouver le verbe saillant de Courteline : La Cruche, adaptation théâtrale de sa nouvelle J’en ai plein le dos de Margot, est la dernière pièce du dramaturge, aidé de Pierre Wolff (1909).

Le jeune metteur en scène réduit la pièce au traditionnel quatuor du vaudeville : deux amis, deux femmes. Lauriane et Lavernié partagent une longue amitié. Margot est la maîtresse de Lauriane ; Camille est la maîtresse de Lavernié. Lauriane convoite ouvertement Camille, tandis que Lavernié voudrait bien être l’amant de Margot – et inversement. Ursule, Marvejol et le gamin sont ainsi évincés, au profit du seul jeu amoureux.

Renversement du vaudeville

Toutes les ficelles du vaudeville semblent si bien en place que nous sommes surpris de constater qu’il n’a jamais lieu. Dans son compte rendu de Mes oncles s’amusent de Hugues Delorme et Francis Gally, publié dans la revue Le Théâtre en octobre 1906, Maurice Dumoulin décrit ainsi « l’ordinaire protocole des vaudevilles » : « chacun se cache où il peut, derrière les portes, dans des placards. On se déshabille, se déguise, se travestit et l’imbroglio se complique de l’arrivée d’un quatrième personnage ». Dans La Cruche, il n’y a ni porte ni placard. Les quelques quiproquos sont désamorcés sitôt leur apparition. Courteline joue ainsi avec les codes, pour mieux les renverser, au risque de dérouter le spectateur quant au genre littéraire de sa pièce.

Nous venons pour rire, nous rions, mais pas tant que ça. La superficialité de l’intrigue est compensée par Henri de Vasselot grâce à l’intégration d’airs du début du XXe siècle, signés par André Messager – grand compositeur pour le théâtre, qui fut l’élève de Gabriel Fauré et de Camille Saint-Saëns – et par Reynaldo Hahn – élève de Massenet, le Franco-vénézuélien dirigea l’Opéra de Paris de 1945 à sa mort, deux ans plus tard. L’un ou l’autre chant de Venise et de Russie vient compléter l’ensemble. Un choix judicieux, certes pas nouveau si l’on se souvient des Courtes lignes de Monsieur Courteline mis en scène par Sébastien Rajon à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet en 2008, mais exécuté avec habileté par les comédiens-chanteurs.

D’une époque à l’autre

Dans un décor simple, que le metteur en scène souhaite « dans l’esprit des tableaux pointillistes et hyperréalistes » (nous abondons dans son sens pour le premier qualificatif), les personnages évoluent dans des costumes d’époque réalisés par Florence Alayrac (qui joue aussi Camille en alternance), sur des airs de l’époque, optant pour un jeu qui résonne aussi dans l’époque à laquelle fut conçue la pièce.

L’alternance des comédiens est si importante qu’il est difficile de juger la pièce sur une seule représentation – la première à Paris, après le Off d’Avignon. Sur la scène du Lucernaire, seul Marc Sollogoub a participé à l’aventure provençale ; les autres se sont pour la première fois jetés à l’eau : Maria Mirante (Camille) éprouve encore des difficultés à passer du chant au jeu d’acteur, tandis qu’Alexander Swan (Lavernié) peine à maintenir le rythme de la pièce, alors que Marc Sollogoub interprète un Lauriane exalté et – par contraste – épuisant. Agathe Trébucq est en revanche remarquable de bout en bout, après une première scène un peu lente, donnant à Margot – personnage le plus intéressant de la pièce – un relief inattendu. Le contraste des jeux est si important que l’ensemble demande encore à être harmonisé ; il suffit d’un rien pour que l’équilibre soit trouvé : les représentations à venir devraient le permettre aisément.

Bêtise universelle

Au centre de la pièce, Margot : la cruche, la stupide. La question de l’intelligence revient continuellement au long des deux actes. Critère majeur de l’époque passée ; critère suprême de notre époque présente. Cette dimension confère à la pièce un parfum d’actualité. Il n’y a qu’à regarder les échanges sur internet pour lire aussitôt telle citation de Michel Audiard sur la bêtise ou telle sentence comme quoi « les gens sont bêtes » – « gens » dont on peine à savoir qui ils sont, puisqu’ils sont continuellement autres que nous.

Dans la pièce, chacun accuse l’autre d’être bête : Duvernié parle de Lauriane – patronyme qui appelle prétentieusement les lauriers mais qui finit par devenir âne – comme d’un « crétin » et d’un « d’un jocrisse convaincu de sottise » (II,4) ; Lauriane et Camille accusent Duvernié de se faire plus bête qu’il n’est (II,2-3) ; Duvernié mentionne « la quantité de bêtises qu’une femme pas bête [Camille] peut accumuler » (II,3)… Les exemples sont nombreux. Aux insultes échangées entre les personnages répond l’aveu de Margot, qui n’accuse personne d’autre qu’elle-même d’être bête – Agathe Trébucq se lance à ce sujet dans une chanson fort amusante, à la fin du premier acte. Elle a l’intelligence de la lucidité, qui lui permet de percevoir la réalité sur le long terme.

Courteline et l’inaccessible bonheur

Il est certain que Margot ne brille pas par sa compréhension conceptuelle de la situation, mais elle a l’intelligence intuitive, née du cœur. Henri de Vasselot s’interroge sur le thème : « Pourquoi vivre heureux quand on peut ne pas l’être ? » Les personnages, selon lui, seraient prisonniers de leur temps, des conventions passées. Si la morale l’avait autorisé, Margot aurait ainsi pu vivre librement sa relation avec Lavernié ; y renoncer, c’est se couper du bonheur.

Si le mariage avec Lauriane est effectivement un échec à l’amour, le fait de rester avec Lavernié l’est tout autant, mais de manière moins immédiate. Le personnage de Margot voit plus loin que le metteur en scène dans la décision qu’elle privilégie in fine : la lucidité lui fait prendre conscience de l’inconstance du peintre et l’arrache à sa rêverie amoureuse, agréable mais vaine. Il n’y a pas de bonheur dans l’écriture de Georges Courteline ; le fait de vivre heureux n’est pas un objet littéraire pour le dramaturge.

Dans La Cruche, il n’y a donc de bonheur pour aucun des personnages, ni dans l’amour passionné, ni dans le mariage, ainsi que l’exprime à sa façon Margot : « J’ai peu d’exigence, je ne demande qu’à être heureuse, je suis contente avec un rien !… – et puis, un beau matin… clic ! c’est mon bonheur qui me casse dans les doigts, comme du verre. Est-ce bête, hein ? Enfin, c’est comme ça. » (I, 11)

Un théâtre du désabusement ordinaire

« Du buis dans une main et un petit canif dans l’autre, je fouille mon bois du bout de mon fer, et je m’applique à sculpter des pommes de parapluie », écrit Georges Courteline dans la préface de ses Œuvres complètes en 14 volumes (1925). L’œuvre est ainsi constitué, de l’aveu de l’écrivain, de « pommes de parapluie ». Certains s’insurgeront contre cette modestie déplacée ; je lui donne personnellement raison.

La superficialité du théâtre de Courteline dit la superficialité des personnages qu’il décrit. Sa vision pessimiste de l’humanité, frappée du sceau de la médiocrité et de l’impéritie, ne saurait s’accorder avec un quelconque lyrisme – sinon celui musical de Henri de Vasselot et de sa compagnie. Les hommes sont lâches et stupides ; les femmes sont bêtes (Margot), frivoles (Camille) et avaricieuses : « Ces joyaux reprendront leurs justes proportions, vus à travers les yeux de sottes qui se proposent de s’en repaître » (II, 1). Lorsque l’un ou l’autre personnage s’essaie à une sentence ardente, tel le peintre Lavernié – double de Courteline – sur ce que devrait être son œuvre, il se voit aussitôt contrecarré par le pragmatisme de celui qui lui fait face : « Ah ! », répond simplement Margot. Le théâtre de Georges Courteline est celui du désabusement ordinaire.

Pierre MONASTIER

« La Cruche » de Courteline, mise en scène Henri de Vasselot (crédits : Cédric Barbereau)



CASTING


Mise en scène :
 Henri de Vasselot

Texte : Georges Courteline

Avec :

  • Antonine Bacquet : Margot (en alternance)
  • Agathe Trebucq : Margot (en alternance)
  • Florence Alayrac : Camille (en alternance)
  • Maria Mirante : Camille (en alternance)
  • Martin Jeudy : Lavernié (en alternance)
  • Marc Valéro : Lavernié (en alternance)
  • Alexander Swan : Lavernié (en alternance)
  • Marc Sollogoub : Lauriane (en alternance)
  • Henri de Vasselot : Lauriane (en alternance)

Assistant à la mise : Pauline Paolini

Création lumières : Thomas Jacquemart

Scénographie : Henri de Vasselot

Costumes : Florence Alayrac

Production : L’Envolée Lyrique

Coréalisation : Théâtre Lucernaire, lieu partenaire de la saison égalité 3 initiée par HF Île-de-France.

Soutiens : Espace Coluche à Plaisir, L’Orange bleue à Eaubonne, Adami.

Crédits des photographies de l’article : Cédric Barbereau



DOSSIER TECHNIQUE

Informations techniques

  • Durée : 1h20
  • Public : à partir de 14 ans
  • Site de la compagnie : L’Envolée Lyrique.
  • Diffusion : Lelio Diffusion – Romain Coudène au 06 84 53 36 80

En téléchargement

« La Cruche » de Courteline, mise en scène Henri de Vasselot (crédits : Cédric Barbereau)



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Tournée : toutes les dates.



FIN



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