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« Le Néther » – Jennifer Haley met l’amour à l’épreuve de l’infernale virtualité…

« Le Néther » – Jennifer Haley met l’amour à l’épreuve de l’infernale virtualité…
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Auteure dramatique américaine vivant en Californie, Jennifer Haley a écrit cinq pièces de théâtre. The Nether est sa deuxième pièce publiée en français, aux éditions Espaces 34, dans une traduction d’Emmanuel Gaillot. Le style est vif, les dialogues et la narration convaincants, les enjeux parfaitement exposés, mais certains personnages manquent de crédibilité, de chair dirions-nous. Est-ce parce qu’ils se meuvent en grande partie dans un espace virtuel ?

Jennifer Haley nous emmène dans un monde qui est pour « bientôt », un monde où le virtuel a irrépressiblement gagné du terrain sur le réel. On devine déjà ce nouveau monde : « Quatre-vingts pour cent de la population travaillent dans des bureaux virtuels, les enfants vont dans des écoles virtuelles – il y a des domaines virtuels pour tout ce qu’on veut savoir ou faire ou qu’on se dit qu’on aimerait essayer ». Ce monde virtuel absorbe de plus en plus de déçus du monde réel, délaissant dans ce dernier leur corps, dont ils se désolidarisent comme d’une peau morte, pour plonger dans la pure cérébralité et la pure sensation fabriquée du monde nouveau.

Le monde réel, le monde ancien, n’a certes pas disparu. Car si les personnages de Jennifer Haley aiment à le quitter tant il frustre leurs pulsions et leur besoin d’amour, ils en conservent néanmoins l’inoubliable saveur, associée à l’enfance, à la nature, au vent qui révèle sa présence, son souffle et son mouvement dans le bruissement des feuilles.

Les trois personnages de la pièce de Jennifer Haley naviguent ainsi entre le monde réel, le monde ancien, et le monde virtuel, le monde nouveau, le Néther.

Le Néther, entre enfer, négation et air impalpable

Le terme est mystérieux, euphonique, riche de connotations. On peut y reconnaître le Néther du jeu Minecraft, aussi connu sous le nom de Tréfonds ou Enfer, qui est une dimension infernale remplie de lave, de feu et de créatures dangereuses. On songe aussi à l’Enfer de Dante. Bref, on songe – et cela a une connotation à la fois spatiale, géographique, et morale, spirituelle – au monde inférieur, celui où, précisément, échouent et pullulent les pulsions les plus basses.

À bien des égards, le Néther décrit par Jennifer Haley est l’espace de libération des pulsions qui restent corsetées dans le monde réel.

Mais ce Néther est aussi, et c’est peut-être en cela qu’il est le plus menaçant, un espace purement mental, une sorte de projection cérébrale et, finalement, un non-lieu. Et c’est parce qu’il est un non-lieu que ses habitants ne s’y meuvent pas sous leur identité réelle mais sous un pseudonyme, avec un rôle, une apparence qui ne sont pas ceux de leur personne réelle.

L’on ne peut s’empêcher d’associer également ce terme à celui anglais Neither, qui signifie « aucun » ou « ni », tant plonger dans le Néther revient à nier la réalité, la corporéité et les limites qu’elles apportent aux désirs. Mais l’on peut enfin rapprocher le nom Néther du terme d’origine grecque Ether, désignant l’air pur, le pur milieu hypothétique remplissant l’espace mais demeurant impalpable. Car ce monde, et ceux qui y commettent les crimes qu’ils ne veulent pas commettre dans le monde réel, semblent insaisissables.

Finalement, en recouvrant d’un vocable mystérieux la banalité d’Internet, Jennifer Haley parvient à nous « défamiliariser » de ce dernier et permet ainsi au lecteur d’en voir, en pleine lumière, la part sombre.

La Cachette, un espace de libération des pulsions

Chacun des trois personnages a une double identité, en quelque sorte, un être-pour-le-monde-réel et un être-pour-le-monde-virtuel : M. Sims, créateur de la Cachette et pourvoyeur d’enfants virtuels et de relations pédophiles, s’y fait appeler Papa. On apprend qu’il s’est réfugié dans ce monde afin d’y assouvir les pulsions pédophiles auxquelles il a résisté dans le monde réel. En homme d’affaires, il a non seulement construit un espace où il peut assouvir ses propres pulsions mais il permet aussi à d’autres adultes, moyennant paiement, de les assouvir car, comme il le déclare à l’enquêtrice, « les vrais enfants sont difficiles à aborder de nos jours ».

Cet assouvissement est certes virtuel et fondé sur des jeux de rôles qui permettent à de vrais adultes de rencontrer des enfants virtuels, derrière lesquels se cachent en réalité d’autres vrais adultes. Le créateur de la Cachette peut ainsi se présenter comme celui qui, en vrai, protège les enfants du monde réel de la pédophilie, en reportant sa monstruosité vers ceux du monde virtuel. Et sa création est si parfaite que l’on peut, mieux que dans le monde réel, y goûter toutes les sensations et y exercer tous ses sens : comme le dit Sims, « le monde réel ne fait plus le poids ».

Malgré son « utilité sociale », la Cachette, qui a l’apparence d’une respectable maison victorienne faite de nombreuses chambres d’enfants où se consomment ces rencontres, fait l’objet d’une enquête de la part de l’autorité politique qui réglemente et surveille le Néther. L’agent Morris, chargée de cette enquête, cherche à s’infiltrer dans celui-ci pour établir son rapport. Elle s’y fait donc passer pour M. Woodnut, un homme d’âge respectable qui se découvre attiré par une enfant de neuf ans nommée Iris… derrière laquelle se cache et se trouve un autre homme d’âge respectable, M. Doyle.

Dramatisation pertinente de la tension entre monde réel et monde virtuel

La construction de la pièce autour de l’enquête se révèle un procédé narratif et dramaturgique efficace : la lecture des rapports alterne avec les interrogatoires, le tout donnant à la pièce et à la progression de l’intrigue un rythme, un tempo, qui sert au mieux le sujet. Toutefois, si les dialogues et l’opposition entre l’agent Morris et M. Sims participent pleinement de cette réussite (bien que l’on puisse regretter certaines vulgarités inutiles mises dans la bouche du second), la pièce peine ensuite à donner chair et consistance aux autres personnages.

Ainsi de M. Doyle, dont on ne sait pourquoi c’est sous l’apparence d’une petite fille, d’Iris, qu’il cherche l’amour auprès de celui qui, dans la Cachette, se fait appeler Papa. On nous dit qu’il se prépare ainsi au « grand saut », se prépare à « devenir un pur esprit ». Mais, en fait de saut, il se pend, désespéré de n’être pas aimé pour lui-même par celui qui se fait appeler Papa. Le lecteur est perplexe, croit voir une contradiction : pourquoi cet homme cherchait-il donc à être aimé pour ce qu’il est vraiment dans le monde virtuel où, précisément, il apparaît différent de ce qu’il est vraiment ?

Et ce M. Woodnut, apparence prise par l’agent Morris dans la Cachette, comment croire qu’il puisse se découvrir attiré par Iris alors que l’on voit cet agent, qui est une jeune femme, regretter de n’avoir pas été réellement aimée de son père ? On s’attendrait bien plutôt à la voir devenir, dans la Cachette, la petite fille qu’elle n’a pu être dans le monde réel.

Enfin, l’épisode de la hache est maladroit, sans nécessité dramatique, et ne semble là que pour affirmer une idée de l’auteur : les enfants de la Cachette étant faux, les visiteurs ne doivent pas s’attacher à eux et c’est pourquoi il est demandé à Woodnut de tuer Iris avec une hache, à plusieurs reprises, après quoi celle-ci revient à chaque fois.

Malgré cela, malgré, aussi, l’obscurité de l’épilogue (que signifie ce retour de Doyle après la scène où a été révélée sa pendaison ?), la pièce de Jennifer Haley atteint son but, du moins ce qui semble être le but principal de l’auteur : dévoiler et dramatiser la tension entre monde réel et monde virtuel, entre amour et possession, entre responsabilité et pulsions. Tout cela est pertinent et généralement servi par des dialogues qui sonnent juste.

Le goût de l’innocence

Il apparaît avec évidence que la Cachette, loin d’être le lieu où l’on rencontre des personnes, où l’on peut trouver l’amour, est un espace de production et de consommation de fantasmes, de pulsions, de rôles, de scénarios : on n’y est pas reçu par une ou un qui vous aimerait, on n’y est jamais entièrement soi.

La nostalgie de l’enfance, la nostalgie d’une véritable relation paternelle, d’une véritable relation filiale, traversent la pièce, de même que le scandale de la souffrance des enfants réduits à être, pour les adultes, objets de consommation et de fantasmes. Ce scandale de la consommation et du massacre (fût-il ici virtuel, mais tout de même à la hache) des innocents se dessine, discrètement, derrière les traits de la Cachette. Ce scandale qui pose la question de Dieu et doit au moins provoquer la révolte de l’homme, comme le montre Dostoïevski dans Les Frères Karamazov (1ère partie, livre V, chapitre 4 : la révolte d’Ivan).

Avec un style parfois poétique, Jennifer Haley sait rendre la saveur de cette innocence, la saveur de ce monde ancien, où il y avait encore de vrais arbres, où la lumière du soleil dansait sur les murs de la chambre, alors que le vent prenait chair et son dans les feuilles des arbres et que l’enfant voyait sa mère penchée à la fenêtre.

Un monde sans responsabilité

La pièce de Jennifer Haley pose enfin la question de la portée et des conséquences des actes commis dans le monde virtuel : sont-ils des actes réels, sont-ils des actes dont l’on peut imputer la responsabilité à ceux qui les ont commis ? Après tout, il n’y a pas, au sens strict, mort d’homme ou d’enfant. Il n’y a pas, au sens strict, consommation d’un acte sexuel à caractère pédophile.

Il se produit ainsi une totale disparition de la responsabilité : nul n’est responsable de ses pulsions, nul n’est responsable de ce qu’il fait dans le monde virtuel ; les victimes ne sont pas réelles. Avec la responsabilité disparaît donc aussi la culpabilité. Avec elle enfin disparaît la liberté : les pulsions ne sont pas accessibles à la liberté, on ne peut s’en affranchir. Il faut seulement trouver l’espace dans lequel leur assouvissement aura les moindres conséquences.

L’on voit la ruse : ce monde, étant virtuel, échapperait à tout jugement moral. C’est peut-être oublier que les personnes qui s’y meuvent sont des sujets libres, libres même de renoncer à leurs pulsions ; c’est peut-être oublier que, comme l’écrit Georges Bernanos dans le Journal d’un curé de campagne, « nos fautes cachées empoisonnent l’air que d’autres respirent ».

Et, après avoir refermé le livre de Jennifer Haley, l’on se demande finalement : l’amour est-il l’image qu’on s’en fait, l’image qu’on se fait de l’autre, quitte à la construire ? Ou l’amour est-ce l’autre lui-même, qui, ne nous apportant rien d’autre que lui-même, peut nous décevoir ?

L’amour, est-ce prendre l’autre, s’en servir, s’en nourrir, ou le recevoir tel qu’il est ?

Frédéric DIEU

Jennifer Haley, Le Néther, éditions Espaces 34, 2017, 81 p., 15 €.



Photographie de Une – Visuel de l’affiche « The Nether », mise en scène Jeremy Herrin, au Royal Court Theatre de Londres, en juillet 2014 (crédits : Johan Persson).



 

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