Face aux nouveaux modes d’appropriation des biens culturels à l’heure d’internet, les salles de cinéma passent par une phase importante de remise en question : quel est leur rôle au sein de la cité ? Jean-Marie Dura, directeur d’Ymagis et ex-directeur général en charge des réseaux à UGC, vient de remettre son rapport à Frédérique Bredin, présidente du CNC, intitulé La salle de cinéma de demainAnalyse du rapport en 5 points.

1. Un lieu de vie ou un multiplexe dédié au grand spectacle

Un premier constat est celui d’une opposition nette entre deux types de salles.

D’une part la salle de cinéma qui réinvestit les centres-villes. Elle envisage sa mission au sein d’un « lieu de vie » social et culturel, en proposant des services allant bien au-delà du simple complexe cinématographique : salles de conférences, salles multimédias, restaurants, garderies, librairies, médiathèques… Un lieu destiné à l’agora, porteur de valeur sociale et architecturale. À cet égard, le rapport émet une autre proposition pour encourager la conception d’établissements dotés d’une identité singulière et d’une valeur architecturale particulière : « créer une incitation financière sur le modèle du 1 % artistique dès lors qu’un pourcentage minimum des investissements des projets de création de cinéma est réservé à des dépenses artistique ».

D’autre part le multiplexe installé en périphérie, dont le logiciel de rentabilité repose, non pas sur une fréquentation assidue des communautés locales, mais plutôt sur une super-attractivité commerciale ; celle-ci passe notamment par une force d’investissements dans les technologies de pointe et le « packaging » de grand divertissement ou d’expérience ultra-VIP.

Cinéma Etoile Voltaire from Voltaire et Compagnie on Vimeo.

2. De nouveaux temples de l’innovation technologique permanente

Rien qu’avec les innovations technologiques de ces cinq dernières années, la liste des nouveautés qu’il reste à financer pour les salles de cinéma est longue comme un bras. Une accumulation qui ne fait que s’accélérer, poussant les salles à une fuite en avant de leurs investissements pour tenir le rythme. Une des pistes proposées dans le rapport pour soutenir cet effort est de permettre aux exploitants qui mutualisent leurs investissements de bénéficier du même soutien (type VPF – frais de copies virtuelles – mettant à contribution le distributeur du film) que celui dédié aux exploitants seuls.

3. Une attention à la révolution digitale : connectivité et éclatement des programmations

La solution face à la concurrence d’internet – tant sur le plan des contenus que sur celui des pratiques – serait à chercher du côté des succès des réseaux alternatifs sur le web : une connectivité accrue, liant le lieu de projection cinématographique à la vie culturelle online, permettant de supprimer les barrières entre objet culturel et retour de la communauté.

Du reste, les autres contenus alternatifs sont des ressources imparfaitement exploitées : l’opéra en live ou en différé est maintenant régulièrement proposé, mais il reste le théâtre (Pathé a annoncé en mai dernier un partenariat avec la Comédie Française pour diffuser les grands classiques de leur répertoire), les concerts, le spectacle vivant en général, les master-class, les conférences Ted-x, les documentaires, le cinéma expérimental et les documentaires « de niche », les programmation de séries TV, les projections des compétitions d’e-sport et de films de VR…

4. Une fidélisation accrue par l’analyse des comportements

Les entreprises cherchent à fidéliser toujours plus leurs clients grâce aux données personnelles et « Big Data ». Pour Jean-Marie Dura, il est clair que la collecte et l’utilisation des données personnelles, ainsi que l’analyse des comportements des spectateurs, sont autant d’enjeux majeurs pour les exploitants. La fidélisation des spectateurs passera donc aussi par la rentabilisation maximale de leurs habitudes…

5. La concurrence de méga-circuits internationaux

Il faut lorgner du côté de l’Asie pour connaître le nom des conglomérats qui ne cessent de s’étendre : le géant chinois Wanda et le coréen CJ-CGV, portés par un marché asiatique en pleine croissance, viennent concurrencer les leaders américains avec de plus en plus d’aplomb. Cette hégémonie mondiale aura un impact qui devrait se traduire de plusieurs manières, dont l’une est aussi culturelle : fini les affiches constituées de blockbusters uniquement américains ; les grosses productions chinoises ont bien l’intention de se faire connaître au public européen en exploitant ces réseaux. Face à cette concurrence internationale, la France doit tenter de faire émerger des champions nationaux et européens de la distribution, capables de défendre la diversité du cinéma européen dans le monde.

Maël LUCAS

En téléchargement : Rapport sur La salle de cinéma de demain