“Je suis le carnet de Dora Maar” : portrait nuancé d’une femme écrasée par Picasso…

“Je suis le carnet de Dora Maar” : portrait nuancé d’une femme écrasée par Picasso…
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« D’abord je trouve, ensuite je cherche »… Brigitte Benkemoun peut reprendre à son compte ces mots de Pablo Picasso tant est étonnante et follement romanesque l’inspiration de son nouveau livre : Je suis le carnet de Dora Maar. Un travail d’enquête excellent.
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Tout est là, dans cette inspiration offerte, un cadeau : Brigitte Benkemoun veut faire plaisir à son mari Thierry qui a perdu un agenda Hermès, compagnon de ses années. Le cuir ne se fabrique hélas plus. Des recherches sur le Net la mènent vers une antiquaire et un achat de cœur innocent qui va s’avérer d’exception quand elle découvre un répertoire téléphonique resté dans le carnet, échappant à tout regard.

Autant de numéros qui renvoient à des noms célèbres : Lacan, Breton, Eluard, de Noailles, Char, Brassaï, Chagall, Miller, Sarraute, de Staël, Cocteau, Aragon, Giacometti… Qui donc fut le/la propriétaire de l’objet ? Trois mois sont nécessaires pour résoudre l’énigme : il s’agit de Dora Maar, photographe et peintre, égérie des Surréalistes. Cela tient du sublime !

Ainsi donc, Brigitte Benkemoun a trouvé. Reste alors à chercher… chercher à cerner cette femme complexe et multiple. Un fascinant et déroutant voyage.

Brigitte Benkemoun, Je suis le carnet de Dora Maar, Stock, 2019Prenant appui sur les noms apparaissant, « biographie relationnelle » (p. 41) et intime, l’auteur nous dresse un portrait éclaté, kaléidoscopique de l’artiste. Nous faisons connaissance avec Henriette Theodora Markovitch, née le 22 novembre 1907 d’un père architecte d’origine croate et d’une mère française assez bigote. Elle suit des cours à l’École technique de photographie et de cinématographie de Paris, de même qu’à l’Académie des Beaux-Arts. Elle part, seule, en reportage à Londres et Barcelone où elle photographie les conséquences désastreuses de la crise financière de 1929. Elle réalise également des images de pub (Pétrole Hahn, Ambre solaire) et collabore en presse dans le domaine de la mode – ses photos sont de facture classique et très sensuelles. Elle vient d’ouvrir son propre atelier quand elle fait la rencontre qui va transformer sa vie de façon irréversible, celle de Pablo Picasso. Nous sommes en 1936, elle a mis un terme à sa liaison avec le jouisseur débauché que fut Georges Bataille. Picasso et elle seront amants pendant près de dix ans, une relation passionnelle, amour et souffrance. « Après Picasso, il ne peut y avoir que Dieu », ces mots de Dora Maar témoignent de sa dépendance, un asservissement volontaire qui suscite bien des interrogations : comment une femme libre, déterminée, première photographe à vivre de son travail a-t-elle pu, en toute conscience, s’oublier à ce point ? Il n’est pas bon de vénérer, d’idolâtrer…

Sous son influence, elle abandonne la photographie pour la peinture, sans qu’il l’encourage jamais, comme s’il protégeait sa célébrité de celle qu’elle pourrait connaître en excellant dans la photo. L’œuvre peint de Dora Maar est longtemps resté méconnu, enfermée qu’elle fut dans son rôle de muse. Elle a pourtant fait preuve d’audace, d’originalité et de fantaisie dans des peintures qui s’orientent vers l’abstraction et des photomontages étranges et dérangeants – si décalés au vu de la production de son temps. Son regard est lucide et mélancolique, d’un érotisme assumé, transgressif, séduisant et inquiétant. Son amour pour Picasso lui a brisé les ailes.

La fin de leur histoire – Picasso ne supporte plus ses crises de jalousie et la remplace par une muse plus jeune, plus inspirante – la plonge dans la folie et le mysticisme, « muse martyrisée, répudiée puis régulièrement torturée à distance » (p. 320). Ses rendez-vous avec Lacan et sa foi la maintiendront à flot. Les douleurs vécues, les désaffections, les abandons n’expliquent cependant pas un revirement absolu dans ses convictions. Elle qui a réduit son patronyme à Maar pour échapper aux Nazis – un choix qui colle à sa personnalité « fusionnelle » et intense, maar signifiant en allemand « cratère en fusion » –, qui a signé des pétitions antifascistes, pour quelles raisons se met-elle à haïr les homosexuels qui furent pourtant ses meilleurs amis et pourquoi devient-elle antisémite ?

« Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es. » Est-ce si simple, si évident ?

Il y a tout d’abord une femme moderne et indépendante, belle et rebelle, intelligente et radicale, aux réactions excessives et irrationnelles.

Il y a une époque d’effervescences et d’ébullitions, celle de réflexions artistiques intensives, de rébellions, un monde qui n’aura sans doute plus jamais d’équivalent. Les artistes intriguent, séduisent, provoquent ou révulsent. Mais n’oublions pas que, s’il peut y avoir adéquation entre le créateur et son œuvre, il y a bien souvent des écarts de taille.

Prenons Picasso, le grand absent du carnet dont l’aura envahit le récit, écrasante, toute-puissante. Il était le peintre le plus célèbre alors, un génie, défenseur de la liberté, cependant un piètre humain, démiurge manipulateur et pur égoïste. Lisez : « Les femmes sont des machines à souffrir. Dora pour moi a toujours été la femme qui pleure. Elle a toujours été un personnage kafkaïen. »

Comme dans le film Midnight in Paris de Woody Allen, la faune ici rencontrée émerveille, suscite l’engouement et le questionnement sur l’art et ses inspirations, aussi sur l’humain derrière l’artiste. Gardons en mémoire que, si cet univers est beau et captivant, ce sont des êtres comme vous et moi qui l’animent, aux prises avec leurs failles et leurs faiblesses, les accommodements et les loyautés vacillantes.

L’intéressant parti pris de la biographie éclatée permet un portrait nuancé de Dora Maar, et à travers l’intime d’accéder à une époque. Brillante réussite !

Stéphanie LORÉ

Brigitte Benkemoun, Je suis le carnet de Dora Maar, Stock, 2019, 333 p., 21,50 €



Photographie de Une – Dora Maar dans un fauteuil, Pablo Picasso, 26 octobre 1939 (détail)



 

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