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À propos d’homéophobie

À propos d’homéophobie
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Aussi curieux que cela puisse paraître, voici une chronique sur l’homéopathie… vue par un expert de l’économie sociale et solidaire !

Tribune libre et hebdomadaire de Philippe Kaminski

Préambule

J’adore m’attaquer aux questions sur lesquelles je ne connais rien. Non pour le plaisir gratuit d’exprimer un avis péremptoire, comme le font certains avec orgueil et suffisance, ou comme y sont contraints d’autres par leurs fonctions, je pense notamment aux ministres. Non ; la pudeur et la prudence m’interdisent de m’aventurer au cœur de terrains inconnus, et une brève évaluation du temps qu’il me faudrait pour y acquérir quelque compétence me dissuade généralement d’entreprendre cet effort. Je préfère assumer, proclamer et laisser perdurer mon ignorance.

Mais je sais que des éclairages périphériques, provenant de domaines où je puis avoir quelque légitimité, peuvent parfois s’avérer pertinents et surtout utiles à celles et ceux qui, engagés dans le vif du débat, se sont laissés enfermer par la force des choses dans des considérants purement techniques. Ayant moi-même été plusieurs fois dans ce genre de situation, je sais combien certains jugements venus de l’extérieur ont pu me sembler puérils, polluants et insignifiants, mais aussi combien d’autres ont pu m’ouvrir des chemins de réflexion féconds et insoupçonnés.

D’où mon ambition, en évitant ceux-ci, de produire ceux-là.

Une polémique forcément sans issue

Je ne connais rien à l’homéopathie. Elle a des partisans et des adversaires, aussi acharnés de part et d’autre. Je reçois leurs arguments respectifs avec plus que de la neutralité : de l’indifférence, voire de l’agacement. Les homéophobes invoquent la science et la raison. D’après eux, on a prouvé que la Terre est ronde, cela ne se discute plus ; donc, les arriérés négationnistes qui la voient encore plate méritent d’être réduits au silence. Leur extermination relèverait de la prophylaxie intellectuelle.

Ce discours, qui pourrait être légitime tant qu’il ne s’appliquerait qu’aux sciences dures, ne peut que jeter de l’huile sur le feu dans l’univers de la médecine, ou plus exactement du soulagement des maux, objectifs ou non, ressentis et endurés par les êtres vivants doués de conscience que nous sommes. Son résultat premier est d’accréditer l’idée perverse qu’il y aurait deux médecines, l’une officielle, autocratique et arrogante, et l’autre clandestine, persécutée, dont l’efficacité serait d’autant plus réelle qu’elle est niée par les détenteurs et les profiteurs du Pouvoir.

Or il faut au contraire tout faire pour sortir de cet affrontement simpliste qui conduit d’une part à saper la confiance dont la médecine dominante a plus que jamais besoin, et d’autre part à aligner sur un même banc de dissidence tentatrice d’authentiques thérapeutes et de vils marchands d’illusions. Tout esprit doué de bon sens comprendra qu’il vaut mieux unir les efforts des uns et des autres pour mieux comprendre et mieux soulager nos petites et grandes misères… mais le bon sens est une qualité hélas bien rare.

Il y a l’effet placebo, il y a des interactions entre le psychique et le physique, et il y a dans nos complexions de mystérieuses connexions qui laissent la porte ouverte à bien des hypothèses, dont celle de la réalité de l’effet des nanodoses. Chacun de nous a eu l’occasion de vivre des situations qui dépassent notre entendement immédiat. Je n’y connais rien et je ne veux en rien entrer dans ce débat. Je sais en revanche que l’existence de plusieurs écoles, dans toutes les disciplines de l’activité humaine, est un fait naturel et récurrent qui peut s’avérer bénéfique dans certaines circonstances, dangereux dans d’autres. Se ranger exclusivement dans une école, excommunier ses rivales, c’est choisir une très mauvaise cause pour exercer sa pugnacité ou son besoin d’engagement.

Au fil des années et des modes, les recommandations sanitaires diffusées par les autorités officielles ont suffisamment varié, parfois du tout au tout, pour qu’on ne les regarde pas avec une certaine distance critique. Elles sont de toutes façons frappées d’un même vice originel, car fondées sur le postulat que, puisque des études ont montré qu’une mesure est bénéfique dans une plus ou moins large majorité de cas, il est d’intérêt public de l’imposer à tous – et tant pis pour les exceptions. Or ce sont justement ces exceptions, de plus en plus nombreuses à mesure que les grands fléaux sanitaires ont été éradiqués et qu’il ne reste plus que la multitude des cas spécifiques, qui justifient l’existence d’écoles parallèles, dont l’homéopathie.

Ces écoles doivent être reconnues, respectées, mais ne doivent pas sortir de leur rôle et prétendre se substituer à l’école dominante. Homéophobes et homéolâtres sont donc à renvoyer dos à dos.

Le remboursement ne fait rien à l’affaire

Lorsque la dispute quitte la seule question de l’efficacité pour porter sur celle du remboursement, j’écoute avec davantage d’attention. Plus exactement, c’est l’économiste qui écoute, non le souffreteux.

J’étais, jusqu’à une date récente, persuadé que les petits tubes de granules relevaient de la même catégorie de produits que les crèmes amincissantes ou les lotions capillaires, c’est à dire du second métier du pharmacien. Je m’explique : de même que le bistrotier doit payer une licence spéciale pour avoir le droit de vendre des boissons alcoolisées, le pharmacien doit faire de longues études et être agréé pour avoir le droit de vendre des médicaments. Ce qui n’empêche pas le premier de servir aussi des boissons sans alcool, ni le second d’arrondir ses revenus déjà enviables en proposant des savons ou des tisanes.

Ces distinctions, conséquences de réglementations spécifiques, elles-mêmes filles d’une longue histoire de bagarres politiques et corporatives, n’ont rien à voir avec l’efficacité thérapeutique des produits incriminés. De même que certaines boissons sucrées peuvent s’avérer bien plus addictives et dangereuses pour la santé qu’un ballon de rouge, il est abusif de penser que seuls les médicaments remboursés ont le pouvoir de guérir, et que les autres produits distribués en pharmacie ne sont que des accessoires de confort.

Un jour, j’eus à acheter un de ces tubes dont le nom était assez compliqué pour que je me le fasse écrire, et ceci fut fait sur un papier qui avait l’allure d’une ordonnance. Ce ne devait pas être une préparation courante car la pharmacienne mit longtemps à la trouver dans ses nombreux tiroirs. Toute à la fierté d’avoir déniché l’oiseau rare dans son stock, elle me tendit le tube en m’expliquant que, faute de cachet du médecin traitant, elle était obligée de me le faire payer plein pot – c’est à dire trois clopinettes. C’est ainsi que j’appris que les acheteurs de granules peuvent se les faire rembourser, et qu’ils n’hésitent pas à le faire. Et radins, avec ça !

Vous plaisantez, lui dis-je, je ne vais pas fatiguer la sécu ni la mutuelle pour deux liards !

Ah ben vous alors ! Si tout le monde était comme vous…

Et de s’extasier sur mon civisme. Ses compliments m’allèrent droit au cœur, mais ils ne m’avaient pas coûté cher.

Je pense que le laboratoire Boiron ne râle que pour faire de la mousse. Supprimer le remboursement des granules ne rapportera quasiment rien à la Sécu, mais allégera peut-être ses charges de gestion. Et vu leur prix unitaire dérisoire, ce ne sera pas non plus une atteinte insupportable au pouvoir d’achat des consommateurs, qui sans doute seront de plus en plus nombreux à délaisser la fréquentation des officines pour faire leurs achats en ligne. Le fabricant n’en sera en rien affecté.

Qui a bu, boira ! Nous bûmes, nous Boiron !

Plusieurs de mes proches ont été jadis soignés par un homéopathe, un ponte réputé pour son grand savoir et redouté pour son très sale caractère. Je n’ai fait sa connaissance que longtemps après, non pas comme patient, mais comme membre du club d’amateurs de whisky dont il était l’animateur. Malgré son grand âge, il levait remarquablement le coude et partageait avec entrain sa connaissance encyclopédique de tous les single malt que les distilleries écossaises ont pu produire.

Je me trouvai rapidement avec lui diverses connivences. Nos opinions se rejoignant en différents domaines, dont la politique, la poésie ou la religion, je n’eus jamais à souffrir de ses légendaires coups de colère. Il m’apprit à bien choisir mes bouteilles, surtout à ne pas les payer trop cher, et que le plus complexe des whiskies ne peut réellement s’apprécier qu’au terme d’une gamme montante conçue comme un parcours initiatique.

Attaquer directement un Ardbeg, c’est comme donner de la confiture aux cochons.

Il n’abordait jamais directement les questions de médecine, sachant que sa seule présence quelque part valait proclamation à la gloire de l’homéopathie. Je l’entendis cependant plusieurs fois, poussé dans ses retranchements, expliquer que son approche ne consistait pas à traiter les douleurs ou les symptômes décrits par le patient, mais à comprendre de quels dérèglements globaux ces douleurs ou ces symptômes pouvaient être la conséquence visible, et à traiter ceux-ci plutôt que ceux-là. C’est sans doute plus difficile à faire qu’à dire, mais cela peut s’appliquer à toute médecine, à base de granules ou non.

Je pense à lui chaque fois que, dans un aéroport, je vois dans les vitrines destinées aux voyageurs fortunés des bouteilles « hors d’âge » à des prix d’émir. Le whisky n’évolue plus après dix ans de fût, expliquait-il. Tout ce qui est affiché plus vieux, c’est de l’arnaque. Je me le suis tenu pour dit.

Une seule fois, dans le feu des discussions, j’eus le dernier mot sur lui, inventant une astuce certes fort triviale mais à laquelle il n’avait jamais pensé.

Comment appelle-t-on une personne intellectuellement défavorisée et en situation de surpoids ?

?…

Un gras nul.

Facile à placer, mais… à dose homéopathique.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, notamment en lien avec l’ESS.



 

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