Agathe Charnet est l’invitée des prochaines rencontres organisées par l’association ALT (Auteurs Lecteurs Théâtre), en janvier prochain. Rencontre avec une jeune dramaturge engagée, qui dit lire rarement du théâtre mais qui en a pourtant fait « un grand moteur » de sa vie

Agathe Charnet est autrice, comédienne, journaliste et co-fondatrice de la compagnie Avant l’Aube. Son écriture est repérée et accompagnée par de nombreuses structures comme le festival L’Univers des Mots (Conakry), le collectif À Mots Découverts (Paris), le théâtre de l’Escapade (Hénin-Beaumont), le théâtre du Train Bleu (Avignon) ou encore le festival Texte en Cours 2019 (Montpellier).

Elle est invitée pour les rencontres ALT du mois de janvier*.

Entretien.
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Comment résumer Rien ne saurait me manquer en quelques mots ?

Rien ne saurait me manquer est une tentative de cartographie tendre et déjantée du cerveau des jeunes urbains intello-gaucho, ultra-connectés et pré-trentenaires.

Cette génération fait beaucoup parler. Parfois nommée « génération Y », on dit qu’elle est désabusée, hyper connectée ou encore révoltée… Qu’en penses-tu ?

Je suis journaliste de formation et, en effet, cela m’amusait de jouer avec ces représentations. Notre génération est analysée, disséquée ; c’est « celle du 11-septembre », née avec les réseaux sociaux, présentée comme « in-managable ». Il y a ainsi toute une image d’une génération molle et inerte, qui ne sait pas ce qu’elle veut… Je n’ai pourtant pas l’impression qu’on soit si perdu ou si révolutionnaire. Si on observe les dernières mobilisations autour du féminisme ou du climat, la génération qui suit me semble être davantage alerte et mobilisée. On est finalement assez conformiste :  on réfléchit à la façon de s’insérer ou non dans la société, on rêve à des ailleurs, on est pétri d’injonctions contradictoires. Lorsque je discute avec des néo-soixante-huitards, qui ont cinquante ans aujourd’hui, les mêmes questions se posaient avant leurs trente ans.

Alors, qu’est-ce qui a changé d’après toi ?

Sociologiquement, il y a notamment l’âge du premier mariage – plus tardif ou inexistant – ou encore le recul de la date du premier contrat en CDI – qui est en moyenne à vingt-neuf ans. Pour une partie (infime) de cette génération, celle qui a l’opportunité d’accéder aux études supérieures et au choix de son emploi, une période d’une dizaine d’années se met en place entre 18 et 30 ans, pendant laquelle on a le loisir de se demander quel adulte on souhaite être. Les femmes ont aussi davantage cette possibilité, ce qui est relativement nouveau, de vivre seules et de cheminer seules dans leur jeunesse. Ce luxe de liberté et de solitude apporte forcément des questionnements et des remises en question profondes – avec, en fin de parcours, le fameux cap des 27 ans, un âge réputé dans la pop-culture pour être celui des morts prématurées (Amy Winehouse, Janis Joplin, Kurt Cobain…). Après cette étape, si tu décides de t’engager dans la trentaine, c’est que tu acceptes les règles du jeu de cette époque qui est la nôtre !

Ce qui change peut-être vraiment pour cette tranche de notre génération, c’est la question écologique et celle de l’effondrement qui se joue en filigrane de la constitution d’un avenir individuel et commun. Dans Rien ne saurait me manquer, je ne suis pas là pour apporter un jugement moral sur ma génération. J’ai plutôt l’impression de m’être baladée avec un micro pendant trois ans et d’en avoir fait une pièce de théâtre. Et d’en rire parce que, somme toute, je nous trouve aussi touchants que drôles.

L’humour est très présent dans ta pièce. Pourquoi ? Qu’apporte-t-il aux questionnements existentiels que tu révèles ?

Au sein de la compagnie Avant l’Aube, je travaille avec des comédiens et une metteure en scène que je connais et aime profondément. J’écris dans un aller-retour permanent avec eux ; nous improvisons et je modifie mon texte pour qu’il soit le plus incisif possible. On aime faire rire et qu’il y ait du rire dans notre théâtre. On apprécie l’idée que le public sorte du spectacle en ayant pris une claque d’émotions ambivalentes, à un rythme frénétique. Car, derrière l’humour, il y a un grand cri de rage et de désespoir, sans que la pièce soit larmoyante. C’était éthiquement impossible. Nous sommes les enfants les plus gâtés de l’Occident et pourtant, nous sommes en crise. Même l’élite de ce monde ne le supporte plus. L’humour met en exergue ce qui est absurde ; il permet de questionner, de prendre de la distance et… il rend heureux ! Il permet que, sur scène, ce soit une fête. Grinçante, certes, mais tout de même une fête.

À tes yeux, à quoi sert le théâtre ?

D’un point de vue personnel, je dirais que le théâtre est un grand moteur. Il fait ralentir le temps, vivre au présent. C’est une de mes réponses à la violence comme à la jouissance de la vie. Il fait partie des très belles choses qui adoucissent l’existence, comme l’amour, le désir ou l’amitié. Faire du théâtre, et notamment en écrire, relève d’un choix de vie conséquent car il induit la précarité. Je n’ai pas une vision idéaliste de ce métier, il est important de le questionner avec d’autres auteurs pour surmonter la compétition et s’entraider, de façon artistique autant que pragmatique. De plus en plus, je ressens l’importance du théâtre de manière politique. Qu’est-ce qu’on peut raconter de nous ? Comment écrit-on pour que cela soit intéressant, politiquement, dans différents endroits ? J’aime réécrire suivant les réactions du public ou l’actualité : le texte doit évoluer sans cesse. Le théâtre est une écriture vivante, jamais figée !

Est-ce que tu lis du théâtre ?

Je lis rarement du théâtre, je préfère entendre un texte lu par d’autres que de le lire moi-même, car j’ai un rapport très oral aux textes. Pour moi le théâtre est fait pour être entendu, passer par la voix de l’acteur, en lecture comme sur la scène. C’est une fête collective et se réunir pour en découvrir est merveilleux. En cela je salue le dispositif ALT !

En ce moment, sur quoi travailles-tu ?

Après les rencontres de janvier, Rien ne saurait me manquer sera jouée en février à Bayeux, puis ailleurs je l’espère. Avec mes partenaires d’Avant l’Aube, j’écris une nouvelle pièce sur la mémoire de l’immigration algérienne. Elle abordera la transmission, l’héritage, l’oubli ou encore le refoulement du traumatisme colonial. Pour l’instant, je réalise un travail dramaturgique en rencontrant des historiens et des femmes issues de l’immigration algérienne. La création est prévue en Normandie pour mars 2021. J’ai, par ailleurs, un projet de seule-en-scène intitulé Ceci est mon corps, dans lequel je retrace l’histoire des violences et des jouissances vécues par le corps d’une femme européenne de trente ans.

Une chose à ajouter ?

En tant qu’autrice dans un monde culturel façonné par les hommes, l’engagement féministe fait évidemment partie de mon travail et comprend différents aspects, notamment interroger les stéréotypes de genre chez les personnages et donner aux actrices des rôles importants. De manière générale et inter-sectionnelle, il s’agit de réfléchir aux dimensions de classe, de race et de genre. Je suis adhérente à l’association HF, qui milite pour l’égalité hommes-femmes dans la culture et qui est un garde-fou solide. Dans le théâtre, dénoncer des comportements sexistes ou violents fait peur, car nos métiers sont précaires et les places sont chères. L’idée que les femmes doivent rester belles et désirables est prépondérante. Le monde théâtral n’a pas fait son #MeToo.

Propos recueillis par Annabelle VAILLANT

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* Soirées ALT

Le vendredi 10 janvier, ALT présentera des extraits de sa pièce Rien ne saurait me manquer (j’ai découvert Pierre Rabhi sur mon Iphone 7) lors de la soirée Émulsion, au Shakirail à Paris.

À cette occasion, après une boum littéraire faisant se rejoindre différents artistes autour du texte, il sera proposé d’en obtenir un exemplaire afin de poursuivre l’échange le samedi 16 janvier avec l’autrice et les autres lecteurs volontaires, au Monfort théâtre.

Cette session ALT d’hiver proposera aussi Camille de Morgane Vallée et Lucie Tarrade, aux même dates et lieux. Il est possible de participer aux deux échanges auteurs-lecteurs du samedi. Le prix libre est pratiqué pour tous les événements ALT.

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