Le festival Les Suds, consacré aux musiques du monde, proposait en juillet une série de stages et master class de danse, voix et musique qui affichaient complet ! Ça me titillait depuis un moment, alors je me suis lancée…

Dans l’Espace Van-Gogh, que les Arlésiens pur jus appellent la médiathèque, une dizaine d’adultes prennent place sur des chaises installées en cercle. Alors qu’il pleut à torrents sur toute la France, un soleil aveuglant passe par la fenêtre, laissant apparaître le clocher de la tour du Méjan. Elsa, responsable du stage de chant persan, occulte la lumière d’un rideau. C’est Arles à volets fermés, un réflexe local ! Nous sommes au-dessus des jardins dessinés en 1888 par le peintre Van Gogh, lors des quinze mois de son séjour arlésien, et reproduits à l’identique par les jardiniers de la ville.

Une mosaïque de couleurs vives, huit triangles où les violets, les rouges et les jaunes vifs se côtoient autour d’un bassin. Ils sont le centre du péristyle de l’ancien Hôtel-Dieu, avec les galeries en arcades où l’on déjeune à midi, où l’on fait la sieste musicales lors des « Salons de Musique », quand on découvre en toute simplicité des artistes pour de courtes sessions, et où ont lieu, le soir, « les Apéros ». Un festival convivial où la musiques des Balkans, d’Amérique du Sud et d’Orient tutoient le pastis. Loin des grandes scènes, l’Espace Van-Gogh est d’abord un lieu de recueil et d’étude.

Cheveux relevés et longue boucle d’oreille, Aïda Nosrat donne la tonalité sur son violon. La belle Iranienne est un premier prix de conservatoire dans son pays et les stagiaires sont toute ouïe. Pieds ancrés dans le sol, jambes semi écartées, mains sur les jambes, certains les yeux fermés : je suis impressionnée ! « Achhhh, Ichhhh, Uhuuuu » pendant douze secondes, puis ils augmentent en puissance, chauffent leurs voix et montent d’un ton. Aïda Nosrat pousse le souffle si loin qu’elle emmène tout le monde. Certains massent leur gorge, d’autres leurs tympans. C’est le second jour d’un stage qui en compte cinq, et je ne sais pas ce qu’ils ont appris la veille. Alors je me tais !

Les yeux de l’être aimé brillent comme des cimeterres

Une stagiaire demande : « Quand on chante, on ne peut pas sourire ? » Aïda Nosrat est déstabilisée : « La technique est déjà tellement compliquée qu’il est difficile de rester debout. La plupart des chanteurs chantent assis sur une chaise ! Alors, sourire… » Elle nasalise toutes les notes pour les maintenir plus longtemps : « Quand vous chantez des notes basses, vous perdez plus d’air. Il faut rester calme. » « Zolfay Yarom » est la chanson étudiée, un chant populaire vieux de 500 ans et issu des montagnes iraniennes. Il y est question des cheveux et des yeux de l’être aimé qui brillent comme des cimeterres, des « Shamshireh ». J’ai appris un mot !

Dans la salle voisine, s’élève un chant brésilien… « Avant de s’entraîner à la prononciation, je vais traduire : ‘‘Je me sacrifie pour les lèvres de mon amour / Le miel coule des lèvres de mon aimé’’, explique-t-elle avant de plaisanter. L’amour en persan est un moment très intense. » On apprend que cet amour impossible, les montagnes elles-mêmes s’opposant à la rencontre, peut être chanté par un homme comme par une femme. À un détail près : les femmes ne sont plus autorisées par le régime islamique à chanter en public, sauf en petit comité familial et jamais comme artistes.

Aude, professeure de sciences naturelles, est venue de Paris. Elle est amatrice de violon et de chant. « J’adore la musique orientale et modale, s’enthousiasme-t-elle. Elle m’emmène dans un autre monde, me fait prononcer des mots délicieux dont je ne connais pas le sens et découvrir de nouvelles sonorités. En cinq jours, on apprend à placer sa voix… même s’il faut trois ans en vérité pour maîtriser ce type de chant ! »

Aïda Nosrat me confirme que les chants persans sont très compliqués à chanter à cause de leurs ornementations. « Ce sont des mélodies pleines de détails, insiste-t-elle. Il faut les imaginer comme des tapis persans avec des centaines de motifs difficiles à mémoriser. Un an est nécessaire pour se familiariser avec ces clichés. Ici je peux juste en donner un avant-goût. »

Une émotion que l’on ressent avec les chants d’église

D’autant plus difficile que rien n’est écrit : « La transmission se fait oralement, par imitation, ‘‘menton contre menton’’ comme on dit ! » C’est seulement au contact des Européens que la musique persane a été codifiée au XIXe siècle, avec une influence française du côté des gammes et italienne du côté des nuances, forte, crescendo, decrescendo… Aïda Nosrat, elle, avait six ans quand elle a commencé d’étudier la musique classique européenne. À seize ans, elle jouait du violon dans l’orchestre symphonique de Téhéran. Elle y est restée sept ans, avant de comprendre qu’elle voulait faire sa propre musique et se confronter au jazz, au flamenco, à la musique manouche…

Il est bientôt midi et je me lâche. Il ne reste plus qu’une heure pour que ma gorge devienne un rossignol !  En vocalisant comme un pinson sous la direction d’Aïda, j’éprouve bientôt un sentiment d’éternité, une émotion, ce que l’on ressent en écoutant les chants d’église. « C’est ça la musique modale » explique mon voisin ! Elle s’oppose à la musique « tonale » pratiquée par les Européens. La modalité, qui utilisait aussi chez nous les quarts de tons, a disparu à la Renaissance. Antoine, qui dirige « Cordes en Bouche », un chœur de trente personnes à Nantes, m’en décrit les effets, les ornementations, ces vibratos étranges qui sont des quarts et des tiers de tons. Il raconte qu’on les trouve aussi dans la musique bretonne !

« Il y a plusieurs significations dans ces chants souvent incantatoires pratiqués par les maîtres du soufisme, commente Aïda Nosrat à la pause déjeuner. La poésie autorise des niveaux de compréhension cachés. » Nous regardons, rêveuses, des graines d’arbres voltiger dans la lumière comme des derviches tourneurs. À la nuit tombée, nous retrouvons Aïda Nosrat, comme une récompense, sur la scène du cimetière médiéval Les Alyscamps, avec Atine, le groupe de musique traditionnelle dans lequel elle chante. Atine signifie « Ensemble », « Réunies ». C’est beau de voir cinq femmes libres, cinq belles artistes jouer sous les platanes devant un large public ! Cinq femmes et huit parapluies venus protéger le temps d’un grain, le tar, le qanum, la viole de gambe, les percussions… et la voix.

Kakie ROUBAUD


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 Crédits photographiques : © Florent Gardin