Véritable plongée dans dix siècles d’histoire, la nouvelle édition du Dictionnaire historique de la langue française (éditions Le Robert), en librairie le 20 octobre, propose un voyage passionnant à travers une aventure singulière : celle de l’histoire des mots. Avec plus de 60 000 mots, ce dictionnaire est une invitation aux découvertes les plus dépaysantes. Alain Rey, maître d’œuvre de cet ouvrage magistral, évoque les enjeux qui l’ont guidé.

En 1993, vous concevez le Dictionnaire historique de la langue française, une initiative sans équivalent dans le monde. D’où est venu ce projet?

Il manquait depuis toujours un dictionnaire qui fasse la synthèse de tout ce qu’on savait des mots français, depuis leur entrée repérée et datée dans la langue, soit depuis plus de dix siècles. En éclairant les rapports mystérieux entre le mot et les réalités auxquelles il renvoie, un tel kaléidoscope fournit d’importantes informations culturelles. Je porte en moi l’amour des mots français et de leur rapport avec d’autres langues. Prenez le mot rosa. Il est associé à la langue latine, alors qu’en réalité il est emprunté à la Perse. Toute l’histoire culturelle de la rose apparaît ainsi.

Ce dictionnaire ne comprend-il pas également une dimension plus personnelle, peut-être autobiographique?

À l’âge de dix ans, mon auteur favori était Jules Verne, un grand consommateur de mots qui a – entre autres – recensé les noms de tous les animaux marins de son temps. Je passais beaucoup de temps à dessiner un navire à voile et à placer dessus tous les mots techniques qui s’y rattachent. De là, sans doute, est née l’idée d’un dictionnaire qui soit une cartographie de tous les possibles de la langue. Dans cette édition, je me suis amusé à dessiner l’arbre généalogique du mot furet – le voleur en latin – mais aussi celui des mots dame, Dieu, eau, économie, art, chair, adorer…

Fruit de six années de recherches, la nouvelle édition du Dictionnaire historique de la langue française se présente comme une version entièrement remaniée.

Entre 1993 – date où notre premier dictionnaire a été conçu – et aujourd’hui, la langue a beaucoup évolué. Les rééditions partielles, tous les six ou sept ans, ne suffisaient plus. Le rythme de la vie s’accélérant de plus en plus, la langue reçoit de plein fouet des flots d’américanismes. Elle doit aussi absorber des mots issus de la science et des nouvelles technologies. Les connaissances sur la langue, elles aussi, ont évolué grâce à de nouveaux moyens d’investigation. De nombreux chercheurs font faire des progrès considérables à l’étymologie. Prenez le mot houle dans son sens de « mer déchaînée »Grâce à un texte ancien traduit par un orientaliste à la fin du XIXe siècle, on sait maintenant qu’il s’agit d’un mot arabe qui désignait un sphinx terrifiant. De même pour le mot hashtag, qui révèle une origine surprenante. Le préfixe hash est un héritage de l’ancien français « haché » ! Le repérage chronologique des mots et des emplois – l’une des particularités de la nouvelle édition – doit beaucoup à ce formidable outil de la Bibliothèque nationale de France qu’est la base de données Gallica et les millions de mots de ses 400 000 textes. Le dictionnaire s’en trouve augmenté de plus de 200 pages de textes – articles encyclopédiques, etc – et de plus de 10 000 mots, parmi lesquels 1000 mots nouveaux culturellement intéressants comme drone, glamour, gloubi-boulga, boloss

L’une des ambitions de ce dictionnaire est de pouvoir se lire « comme un roman » plutôt que comme un ouvrage usuel. Quelle rupture de ton et de méthode cela impliquait-t-il ?

Je préférerais parler de « narration » plutôt que de « roman », qui est une narration imaginaire. Chacun des 60 000 mots du dictionnaire fait l’objet d’une sorte d’enquête policière et scientifique. À la différence des autres dictionnaires, rédigés dans un style analytique assez sec, il cherche à établir un rapport vivant avec le lecteur. Le mot révolution, à qui j’ai d’ailleurs consacré un livre entier, en est un bon exemple. En 1789, il change de nature et devient le mot de tout le monde, chargé de craintes mortelles et d’espoirs fous. En résumé, le mot est un reflet de l’Histoire générale. Pour savoir ce qui se passe dans la tête d’un Français cultivé au temps de Louis XIV, il ne suffit pas de lire Saint-Simon, il faut aussi lire le Dictionnaire de la langue française de Furetière !

À l’heure de la mondialisation, la Francophonie est devenue, avec 274 millions de locuteurs dans le monde, un enjeu majeur de la politique de la langue. Que pensez-vous de ces évolutions ? 

Le français est l’une des dix langues les plus parlées de l’humanité, qui en compte six mille. Il est la patrie de tout francophone, même si chaque communauté entretient avec lui un rapport différent. C’est ce qui fait sa richesse, et c’est pourquoi il serait faux d’avoir une vision « nationale » du français. Une personne dont le français est la langue maternelle – un Suisse de Lausanne, un Québécois, un Acadien de Louisiane – pense sa langue différemment d’une personne qui pratique un bilinguisme obligatoire – un Créole, un Haïtien – ou encore d’un Africain, qui parle trois langues. Les expressions en « français d’Europe » ne sont pas les mêmes que les expressions en « français hors d’Europe » – celles du Maghreb ou d’Asie sont encore mal connues. N’oublions jamais que, s’il est devenu la langue d’une nation grâce aux Rois francs, le français était, à l’origine, un dialecte dans une forêt de dialectes. La Francophonie est un héritage historique pérenne. Elle donne une unité à la vie multiforme de la langue française.

Le français, vous l’avez dit, est une langue qui se renouvelle sans cesse, notamment du fait des nouveaux usages sociaux ou numériques…

L’Histoire, c’est aussi l’histoire contemporaine, le temps présent. En découvrant les mésaventures des mots – ceux qui disparaissent ou ceux qui sont remplacés, par exemple – on peut développer une certaine vision du futur. On peut, bien sûr, être critique à l’égard des phénomènes globaux de pression culturelle. Je commente de manière agressive le mot burn out, par exemple, dont il existe plus d’un équivalent en français. Mais je découvre aussi que l’anglais renferme encore plus de mots français que le français, de mots anglais. Les connivences entre les deux langues sont anciennes. Je reste optimiste à l’intérieur d’un cadre, certes troublé, mais non stabilisé. Il est à cet égard rassurant de voir le nombre d’auteurs étrangers – Russes, Américains du Sud, Africains – qui choisissent le français pour écrire leurs œuvres.

Source : Ministère de la culture.