« Monsieur Kaïros » : la rencontre comme lieu de violence et de grâce

« Monsieur Kaïros » : la rencontre comme lieu de violence et de grâce
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Avec Monsieur Kaïros, Fabio Alessandrini propose une pièce directement inspirée de la quête de Luigi Pirandello (1867-1936), mais transposée dans le monde contemporain : qu’est-ce que la vérité ? Qu’est-ce qui sépare la fiction de la réalité ? Fabio Alessandrini et Yann Collette, tous deux excellents dans leurs rôles de l’écrivain et du médecin, portent admirablement la confrontation, entre violence et transcendance, de la scène à notre existence…

Qu’est-ce que la vérité ? La question posée par Pilate à Jésus (Jn 18,38) n’a cessé de résonner depuis des siècles. Si le préfet de Judée n’a pas attendu la réponse, quittant le prétoire plutôt que d’affronter son abyssale interrogation, il en est un qui n’a jamais cessé de l’étreindre, presque maladivement : Luigi Pirandello.

Réalité et fiction : cette dualité à laquelle personne n’échappe !

L’écrivain italien, prix Nobel de littérature en 1934, continue de nourrir – par ses nouvelles et sa dramaturgie – le théâtre de nos contemporains, de Georges Pitoëff et François Chaumette à Stéphane Braunschweig. C’est que la problématique du réel et de l’imaginaire, du « théâtre et son double », pour reprendre le titre du célèbre ouvrage d’Antonin Artaud, participe de cette quête de sens et d’identité sur laquelle s’interroge perpétuellement notre époque.

La thématique irrigue encore la dernière création théâtrale de Fabio Alessandrini, Monsieur Kaïros, qui confronte un écrivain et son personnage, médecin humanitaire éprouvant réellement en sa chair les horreurs inventées par son concepteur. Fabio Alessandrini n’adapte pas une pièce précise de Pirandello, mais propose une création originale, inspirée de la quête fondamentale qui traverse les textes – pièces et nouvelles – de l’auteur italien. Nous sommes en terrain connu, ce jeu entre la réalité et la fiction étant notamment au cœur de Six personnages en quête d’auteur. L’enjeu n’est cependant pas ici, pour le personnage, d’entrer dans la fiction, mais au contraire de s’en extraire, de conduire le romancier à réaliser que ses projections imaginaires sont une réalité pour celui qui la vit – la subit – narrativement.

Une relation tout en subtile intensité et portée par deux grands comédiens

La relation entre l’écrivain et le personnage, remarquablement interprétés par Fabio Alessandrini et Yann Collette, est poussée de manière habile, portée par la réécriture contemporaine qu’en fait le premier : au contexte humanitaire, sur lequel tous s’expriment sans pour autant en connaître la réalité, répond le désabusement d’un héroïsme suranné. Le médecin de Monsieur Kaïros est le miroir inversé d’Ersilia Drei, la protagoniste pirandellienne de Vêtir ceux qui sont nus. Victimes tous deux de la projection romanesque, la seconde s’enferme dans l’illusion effrénée d’une existence écrite par d’autres tandis que le premier hurle à la face de son créateur : « Réécris-moi ! »

« Réécris-moi ! » Le cri résonne en ce qu’il fait écho à toutes les fois où nous souhaiterions nous soustraire au regard des autres, à toutes les fois que nous enfermons l’autre dans une conception étriquée, héroïque ou assassine. Il n’est question que d’être nu, que d’entrer dans l’acceptation de sa réalité propre, qui seule est féconde. La scène subtile du renversement des désirs devant la femme, entre l’auteur s’imaginant et le personnage se réalisant, révèle les fantasmes qui nous habitent devant ce qui ne nous appartiendra jamais : une vie différente, un autre soi.

Un théâtre signifiant par lui-même

Cette inversion est encore manifestée par la grande page blanche, à gauche de la scène, que le personnage et l’auteur vont traverser tour à tour. Durant le spectacle, des images sont projetées sur cette page-porte, celles confuses de l’écrivain en quête d’inspiration, celles réalistes des visages torturés du roman par simple volonté de l’artiste. Fabio Alessandrini cède malheureusement à cet automatisme de la vidéo qui, ici, n’apporte rien – ou si peu – sans en abuser néanmoins. Comme s’il fallait combler quelque chose que le théâtre ne peut pas offrir par le corps, à coups d’images et de captations. Or, dans le cas présent, tout est déjà sur scène, dans la concentration du romancier et dans les visions douloureuses du médecin, in fine dans le jeu si juste et précis des deux comédiens.

Fabio Alessandrini joue, dans le sillage de Pirandello, avec la question de l’écrit : dans une scène intense d’intimité et de basculement, l’imaginaire s’émancipe en une lettre, un morceau de papier concret, rédigée par l’amante du médecin, sans que l’auteur l’ait écrite. La lettre, contrairement au roman, est l’écrit le plus réel qui soit, celui qui n’est, même lors d’une mise en scène de soi, jamais totalement imaginaire. L’écrit épistolaire renoue le lien que l’écrit fictionnel avait détruit ; le théâtre est, quant à lui, l’écriture qui permet de le signifier.

La lettre symbolise également ce qui échappera toujours à l’artiste, à savoir l’autonomie de l’œuvre une fois produite dans le regard de chaque lecteur. L’indépendance du personnage inventé, qui résonne dans la pièce par l’irruption de ce dernier, se joue naturellement à chaque fois qu’un autre est mis en sa présence ; il en est par exemple ainsi de ma critique, qui est une lecture personnelle de la pièce proposée par Fabio Alessandrini. Ce que je comprends et dis de la pièce échappe à l’artiste, malgré l’intentionnalité qu’il y met, et c’est pourquoi l’art peut vivre : À chacun sa vérité, pourrais-je ajouter, pour rester dans les thématiques pirandelliennes.

Violence et transcendance

Nous souhaiterions parfois que la pièce creuse davantage cette relation, comme lors de cette scène durant laquelle la peur est désignée non seulement comme possibilité d’évasion, mais encore comme moteur créatif. Mais le fait même d’en rester à la peur ne permet pas à Fabio Alessandrini d’approfondir une autre réalité, qui est un mode de connaissance à part entière : l’angoisse. La première a un objet en miroir, quand la seconde est pur vertige devant l’existence même. Le développement philosophique de l’angoisse – dans le sens où Kierkegaard, Heidegger et Lévinas l’ont poussée successivement – aurait pu conduire la relation, à condition d’une transposition essentiellement théâtrale, à une violence nue, quand elle demeure ici constamment affleurée, rarement sondée.

Cette violence précise n’existe toutefois pas chez Luigi Pirandello, auquel Fabio Alessandrini, y compris dans sa réécriture contextuelle, demeure viscéralement attaché. L’emportement reste celui de l’écriture existentielle : « Réécris-moi », supplie celui que son créateur Théodore – littéralement « don de Dieu » ou « Dieu a donné » – décide de prénommer Brutus, du nom du célèbre assassin de son père adoptif. Sacré et profane se rejoignent ainsi pour désigner ce qui se joue : « Réécris-moi ». Cri de la créature à son créateur. Imploration de l’homme face à lui-même. Percée dramatique fissurant le refuge imaginaire de l’artiste pour le conduire au moment favorable, à l’instant de grâce, au kaïros.

Parce que l’écrivain se refuse comme donné, il conçoit idéalement son personnage comme parricide. Il provoque en ce sens la rencontre avec ce dernier, qui intervient sur scène pour tuer la conception « paternelle » et rejouer ainsi le drame même du romancier en tant qu’il s’est fait lui-même donateur. Cette rencontre – toute rencontre qui nous met face à nous-même – est un kaïros, car elle ouvre à la possibilité d’une réconciliation entre le soi réel et le soi idéal. La pièce ne conclut pas mais atteint ici son point d’incandescence, décrit magnifiquement par Antonin Artaud : « L’Art n’est pas l’imitation de la vie, mais la vie est l’imitation d’un principe transcendant avec lequel l’art nous remet en communication. »

Pierre GELIN-MONASTIER



DISTRIBUTION

Mise en scène : Fabio Alessandrini

Texte : Fabio Alessandrini

Avec : Fabio Alessandrini et Yann Collette

Assistante mise en scène : Sonia Masson

Scénographie et image vidéo : Jean-Pierre Benzekri

Lumière : Jérôme Bertin

Son : Nicolas Coulon

Coproduction : compagnie teatro di Fabio, DSN-Dieppe scène nationale, Espace Jean Legendre – Théâtre de Compiègne

Coréalisation : Théâtre Lucernaire.



DOSSIER TECHNIQUE

Informations techniques

  • Durée : 1h10.
  • Public : à partir de 14 ans.
  • Espace scénique : non communiqué.
  • Site de la compagnie :  Teatro di Fabio.
  • Diffusion : Edna Fainaru / Bords de Scènes au 06 81 33 04 43 ou efainaru@bords-de-scènes.com


OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Tournée : retrouvez ici toutes les programmations à venir.

  • 19 octobre au 3 décembre 2016 : Théâtre Lucernaire (Paris 6)
  • 8-9 décembre 2016 : Forum Centre Culturel de Chauny (Aisne)



 

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