Dans Amrita, paru aux éditions Flammarion, Patricia Reznikov met ses pas dans ceux d’Amrita Sher-Gil, artiste-peintre méconnue de la première moitié du XXe siècle. Le portrait rendu est contrasté, solaire et vibrant, à l’image de la femme sensible, talentueuse et flamboyante que fut Amrita.

C’est par l’intermédiaire d’Iris, indéniablement le double de l’auteure, que nous rencontrons Amrita. Iris est artiste-peintre et a connu la célébrité avant de fermer les portes de son atelier, il y a dix ans de cela, quand l’homme qu’elle aimait l’a quittée. Elle a perdu la connexion entre sa main et son cœur. Jusqu’à ce que, chez Drouot, elle déniche pour presque rien une petite toile indienne qui va remettre des couleurs et de l’éclat dans la grisaille de ses jours et la ramener, petit à petit, à ses propres toiles. Fascinée par la force et la belle énergie qui sourdent du tableau, elle décide de s’intéresser à celle qui l’a réalisé : Amrita, une peintre exceptionnelle, une femme aux origines multiples, une comète.

Le terreau d’où est née Amrita, le 30 janvier 1913 à Buda, en Hongrie, est fertile et complexe. Sa mère, Marie-Antoinette Gottesmann, est une juive hongroise, cantatrice de talent, passionnée d’art ; son père, Umrao Singh Sher-Gil est un aristocrate sikh, photographe, ascète érudit. Elle a une sœur, Indira, née en 1914, qu’elle considérera toujours comme plus belle qu’elle et qui jalousera son extraordinaire talent. Leur mère, très exigeante, a de hautes ambitions pour ses deux filles. Elle leur veut une éducation parfaite et de l’aisance en société. Elle leur apprend le hongrois, le français, l’anglais, les forme à la musique – Amrita hésitera d’ailleurs entre une carrière de peintre ou de pianiste –, au chant. Elle les modèle, les cisèle, rêve de prometteuses alliances. C’est sans compter sur l’âme rebelle et anticonformiste de son aînée.

Petite fille, elle est observatrice, imaginative et joyeuse. Elle a sept ans quand son oncle Ervin, écrivain, traducteur, grand voyageur qui parle vingt langues, fait office de révélateur en lui offrant son premier carnet de croquis. Trois ans plus tard, il est ébahi par ses progrès – « Elle a déjà le sens de la composition et de ce qu’elle veut raconter. Elle occupe l’espace et capte l’attention du regardeur. À neuf, dix ou onze ans, elle est une conteuse mi-hongroise, mi-indienne. Une magicienne. Elle sait sans conteste restituer le vertige esthétique du monde. » Il conseille à ses parents de l’emmener à Paris pour qu’elle y reçoive un enseignement artistique digne de ce nom. La grande aventure de la peinture commence. Elle entre à l’École nationale supérieure des beaux-arts de 1930 à 1934. Amrita attire tous les regards, séduit aussi bien les hommes que les femmes ; elle est belle, franche, insolente, vit intensément et sans tabous. Elle a dix-neuf ans lors de sa première exposition, des œuvres d’un académisme classique dont s’affranchira vite sa sensibilité fantasque. En 1934, elle suit ses parents qui retournent en Inde, à Simla. Son père craint sa réputation sulfureuse, sa mère se raidit en face de sa fille qui refuse les unions qu’elle lui arrange.

« […] elle faisait toujours en sorte de garder le contrôle de ses émotions. Il n’était pas question qu’une histoire trop forte, trop déstabilisante l’envoûte et la tienne longtemps éloignée de son art. En cela, elle agissait comme beaucoup de créateurs hommes, pour qui leur œuvre passe avant tout. »

Amrita tient à ce retour, important selon elle pour son art. Elle revient à l’épure, s’attache à montrer le côté sombre de sa patrie, son atroce misère. Elle n’a de cesse de réunir les opposés qui la composent, de se fabriquer une unité, de chercher qui elle est. Son métissage est une richesse, aussi un combat contre sa trop grande sensibilité intérieure dont il est la cause. Son arme, c’est son art ; il est son oxygène et son équilibre. Elle ne le sacrifiera à rien, pas même à la maternité – elle subira plusieurs avortements, le dernier lui ôtera la vie.

Elle ne suit aucune des écoles en « -isme », elle veut se démarquer et montrer l’essence de la vie. Elle rencontre Gandhi et Nehru, avec lequel la légende laisse entendre qu’elle aurait eu une aventure amoureuse. Elle voyage en Inde, découvre les sites sacrés, un art majeur empreint de spiritualité. C’est un choc.

« Dans son esprit dansent les centaines, les milliers de visages, de dieux et de couleurs aperçus. Les lumières traversées. Sa rétine en est tout imprimée, brûlée. Chavirée par la puissance de cette Inde qu’elle a rencontrée, hantée par sa beauté, submergée, elle sait que sa peinture ne sera plus jamais la même. »

Elle épouse Viktor Egan, son cousin germain, avec lequel elle entretient une liaison secrète depuis toujours. Elle sait qu’il la comprend et qu’il lui laissera vivre sa passion. Elle a confiance en son art et fait ce qui porte son âme – « Ailleurs, je ne suis pas naturelle, je n’ai plus aucune confiance en moi. L’Europe appartient à Picasso, Matisse, Braque et bien d’autres. L’Inde n’appartient qu’à moi seule. »

Elle ne verra pas l’exposition de ses œuvres, organisée à la Punjab Literary League, haut lieu culturel. Elle meurt dans la nuit du 5 au 6 décembre 1941, officiellement d’une péritonite aiguë, officieusement d’un avortement mal géré, une intervention interdite à l’époque. Elle avait la prémonition que son temps serait court, c’est la raison pour laquelle elle a vécu dans l’incandescence, travaillant plus intensément que d’autres, dévorant la vie. Hantée par le tragique de l’existence, persuadée que la vie n’est qu’illusion et que tout se joue en notre for intérieur, elle meurt à vingt-huit ans.

Patricia Reznikov s’est formée aux Beaux-Arts à Paris. Comme Amrita, elle est peintre. Elle possède la proximité du travail, l’intime du regard. Elle interroge le tiraillement entre deux cultures, à la fois promesse et douleur. La mère d’Amrita est une étrangère loin de sa culture, emplie de frustrations, mariée à un homme dont tout la sépare. Amrita compose avec ses racines occidentales et orientales.

L’approche choisie par l’auteure est intéressante. Il existe peu d’informations sur Amrita, ses parents ont brûlé quasiment toute sa correspondance. Restent des photos, ces contacts avec des mondes disparus, que l’auteure étudie avec soin pour deviner les vies. Tout ce qui y transparaît ouvre sur une réflexion plus vaste : comment saisir une vie ? Qu’en reste-t-il ?

« Soudain, ces photos sont un évident témoignage de la disparition programmée de toute chose. Je trouve douloureux de les scruter. Et pourtant elle a vécu comme une tigresse, comme une forcenée. Il doit bien y avoir quelque chose, quelque part, qui reste de tout cela. J’abandonne un peu Amrita. Je me tourne vers mon cabinet de curiosités. Il est pour moi comme un temple éthérique, impalpable, avec trois marches de fumée et une coupole dorée. Le culte qu’il honore est celui de l’existence. De notre éphémère passage. J’effleure mon paon de bronze. J’ouvre ma boîte à bétel, je passe en revue ma petite armée, œuf d’autruche d’Afrique, poupée rajpoute de la mission avec son turban, samovar soviétique, théière bleu et or d’Odessa, statuette d’Éphèse, Ganesh en argent, morceau de terre cuite de Babylone gravée de cunéiforme, fragments de Pompéi, hanoukia marocaine, et une douille de mitraillette peinte de fleurs que m’a offerte un conscrit ukrainien qui revenait du front de l’Est. Des hommes ont su faire cela, ils ont vécu, ils nous ont laissé ce témoignage. Ils nous tirent par la manche sur la grande route de poussière qui nous est commune à tous. Un pas, deux pas. L’art nous accompagne. Il nous console. Le chemin, malgré sa finitude, est infini. »

Du chemin d’Amrita, nous gardons des peintures colorées, témoins de son temps, sensuelles et intenses, joyeuses ou dramatiques. Un concentré de vie et, au-delà de la mort, un parfum d’éternité – notons que, dans le monde indien, “Amrita” signifie “nectar d’immortalité”.

Il est difficile de rendre en mots le feu du génie, Patricia Reznikov y arrive avec brio. Et plus encore que mettre ses pas dans ceux d’Amrita, elle devient elle-même Amrita, déployant sous nos yeux un kaléidoscope d’émotions.

Stéphanie LORÉ

Patricia Reznikov, Amrita, Éditions Flammarion, 2020, 384 p., 21,90 €

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