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Anthropocène : les pratiques artistiques et culturelles peuvent-elles changer le monde ?

Anthropocène : les pratiques artistiques et culturelles peuvent-elles changer le monde ?
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Comment engager avec force la sphère culturelle dans la transition socio-écologique ? Tel est le but du projet de recherche “Arts de la scène et musique à l’âge de l’anthropocène” (ASMA). À l’origine, il y a un acte de foi : les pratiques artistiques permettraient de mener collectivement des projets de vie plus attentifs à la biosphère. Explications.

Piloté par François Ribac, le projet de recherche ASMA rassemble des acteurs importants tels que le laboratoire Cimeos, l’IRCAM, l’ADEME ou encore la Burgundy School of Business.

Compositeur de théâtre musical et sociologue, François Ribac est notamment maître de conférence à l’université de Bourgogne-Franche-Comté où il enseigne la sociologie de la culture et les arts du spectacle depuis 2012. Il est membre du laboratoire CIMEOS en sciences de l’information et de la communication. Auteur de plusieurs ouvrages dont La fabrique de la programmation culturelle, co-écrit avec Catherine Dutheil-Pessin (La Dispute, 2017), il dirige depuis 2016 le projet de recherche ASMA (Arts de la scène et musique à l’âge de l’anthropocène), qui porte sur la façon dont les arts de la scène et la musique font face aux défis écologiques : comment la transition socio-écologique se singularise-t-elle dans le monde du spectacle et quels défis se présentent aux artistes, programmateurs et experts culturels ?

Profession Spectacle l’a rencontré pour tenter de répondre à ces interrogations et observer ainsi l’incidence des problématiques soulevées par l’anthropocène dans les pratiques culturelles.

Anthropocène et art : un croisement salutaire

L’ouvrage L’Événement anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, de Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, fait le constat de l’état socio-écologique limite dans lequel l’humanité est passée. « C’est un livre fondateur pour moi. Il ne dit pas simplement qu’il y a des urgences et des politiques à remettre en cause, mais il invite encore à réfléchir sur l’histoire de la modernité : si les activités humaines sont devenues une force géologique, quid de la séparation entre la nature et l’humanité ? »

De sensibilité écologiste, François Ribac a intégré dans son champ de recherche sur les pratiques culturelles et artistiques les questions liées à l’anthropocène, hypothèse scientifique selon laquelle l’action humaine modifierait les conditions terrestres au point de s’exercer comme force géologique – via l’agriculture intensive, la déforestation, l’industrialisation, l’explosion démographique, la pollution, la consommation de ressources fossiles et l’exploitation de l’énergie nucléaire.

« J’ai pensé que c’était le moment de croiser les disciplines« , explique François Ribac, qui décrit ainsi son travail académique : « L’imaginaire de l’écologie est un sujet central pour moi ; les arts, faisant par excellence appel à l’imaginaire, permettent de penser notre monde de façon différente. » Appréhender l’anthropocène par le prisme de l’art est donc possible et ce, avec le souci de dépasser la seule utilisation du message artistique à des fins responsabilisantes, car la ruine écologique est aujourd’hui, selon le chercheur, plus que patente. « La conscience des désastres écologiques est aujourd’hui mondiale, insiste-t-il, on a rarement vu ça dans l’histoire de l’humanité. »

Ce que l’art donne à penser

Dans son dernier projet collaboratif, Le Grand Orchestre de la Transition, mêlant musique, théâtre, vidéo et installations sonores, présenté en mars 2019 à l’Atheneum à Dijon, amateurs et professionnels se sont associés pour raconter ce que seraient leurs vies après vingt ans de réchauffement climatique. « Nous avons bricolé avec divers partenaires dijonnais un dispositif dans lequel des gens ordinaires, artistes et chercheurs pouvaient imaginer leur futur là où ils vivent, et observer comment les arts de la scène, la musique pouvaient contribuer à dessiner, écouter la transition écologique. »

« Dans la situation actuelle, il ne s’agit pas seulement de sortir des énergies fossiles ou encore du progrès incessant, mais d’imaginer comment on va vivre, poursuit François Ribac. Un chercheur comme moi ne peut pas dire : “voilà ce sera comme ça”. La technique de la recherche en sciences sociales consiste à faire des enquêtes ; je voulais que mon enquête mobilise des outils artistiques. L’art peut permettre à des collectifs de se projeter, de rêver et d’imaginer la face positive d’un changement de monde. »

Quels défis pour les experts culturels ?

Le projet de recherche ASMA que dirige François Ribac comporte comme un autre axe majeur : un vaste travail d’enquêtes menées par différents chercheurs. Les travaux de certains d’entre eux sont présentés dans le cadre des séminaires “Le son de l’Anthropocène” à l’IRCAM, dont les prochains rendez-vous sont prévus les 15 et 16 novembre prochains.

« J’ai réalisé une enquête sur les lieux de résidence d’artistes en Bourgogne-Franche-Comté, en collaboration avec l’agence culturelle Le LAB – Liaisons Arts Bourgogne. J’ai aussi mené ces enquêtes à Berlin pour comparer avec la France, car l’écologie citoyenne est très développée en Allemagne : il n’y a pas de si grandes différences avec les lieux français. La question anthropocène était là, sous jacente. Un spectacle de Bob Wilson à Berlin m’a par exemple beaucoup étonné : il s’agissait de Fin de partie de Beckett, qui se finissait par les images d’un ours tombant dans l’eau parce que les glaciers fondaient. Ça m’a surpris parce que, s’il y a bien quelqu’un qui ne fait pas d’images anecdotiques, c’est vraiment Bob Wilson. »

Une des tendances générales que François Ribac relève est la concentration des efforts sur les usagers, quand c’est plutôt du côté de la production que le coût écologique est le plus lourd et qu’il serait réellement efficace d’agir. « Recycler, faire appel à des circuits courts d’alimentation bio, user des gobelets en plastique réutilisables dans des salles de spectacle et les festivals est sans aucun doute important.  Il importe cependant de se tourner vers la production car, sans cela, c’est un alibi. La course à la nouveauté perpétuelle dans le domaine de la programmation culturelle s’apparente par ailleurs à une sorte d’obsolescence programmée, c’est l’idée qu’il faut toujours du neuf, elle-même promue par les marchands de smartphones. »

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Les pratiques artistiques permettraient ainsi de mener collectivement des projets de vie plus attentifs à la biosphère. À l’instar de toute idée de démesure – dont le coût énergétique conduit à la ruine écologique –, par l’entremise de l’art et grâce à un travail sur l’imaginaire écologique, d’autres modes de vies pourraient être envisagés pour se figurer le monde futur.

Morgane MACÉ

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À noter qu’une rencontre publique aura lieu à l’Arsenal (Besançon) le mardi 19 novembre prochain, à partir de 14h30 : renseignements et inscriptions.
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Photographie de Une – Spectacle Le Grand Orchestre de la Transition (crédits : Marion Boisard)



 

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