Avec son regard parfois cynique, toujours percutant, Négar Djavadi dans Arène, paru chez Liana Levi, observe notre monde et le cirque qu’il peut devenir quand l’image par sa fictionnalisation dépasse la réalité. Un roman intelligent, une véritable claque.

Benjamin Grossman a quitté il y a longtemps Belleville, le quartier de son enfance dont il a aujourd’hui presque tout oublié. Sa mère y vit encore, elle est monteuse aux Archives du film et lui a transmis le goût du cinéma.

Les forces en présence

Avant de mourir d’une crise cardiaque à l’âge de quarante-huit ans, « son père lui avait un jour dit – lors d’une de ses séquences épisodiques de sobriété où il s’empressait de lui expliquer les subtilités de l’existence – que, selon un philosophe allemand, un certain Adorno, les hommes finissent par rejoindre leur nom. » Et Benjamin, « le grand homme », est devenu célèbre. Il a trente-cinq ans, est marié à Ariane, va bientôt être père et vient d’être promu à la tête de la filiale dublinoise de BeCurrent, plate-forme de divertissement concurrente de Netflix. Il vit dans un monde protégé, au-dessus de la masse, où la performance est le seul dieu. Il est infatué, a l’assurance démonstrative. Quand il se voit dans l’obligation de prendre le métro, il « réalise que le monde tel qu’il l’a connu autrefois, avant sa nomination chez BeCurrent, existe toujours et continue de fonctionner selon ses vieux mécanismes. »

Négar Djavadi Arène couverture Liana LeviIl prend cette réalité de plein fouet lorsqu’il perd son smartphone, ce précieux allié où sont encodés ses contacts essentiels et nombre de numéros de stars. Il suppose que le garçon en survêt qui l’a bousculé dans un bar-tabac de Belleville le lui a dérobé. Il le poursuit, l’invective, le malmène, le garçon qui clame son innocence reste un instant étourdi avant de se relever et de partir. Quelques heures plus tard, une vidéo, très vite virale, montre le même jeune homme mort sur les quais du canal Saint-Martin, poussé du pied par une policière. Benjamin est-il responsable ? Si ce garçon a son téléphone, ne pourrait-il pas être accusé ? Il sombre dans une spirale de doutes et d’angoisse. Une poussière est venue enrayer l’engrenage bien huilé et briser un équilibre qui, somme toute, se révèle fragile.

Benjamin est le fil rouge à partir duquel se déploient d’autres histoires, toutes au cœur de l’escalade de violences dont l’origine est la vidéo diffusée sur les réseaux sociaux.

Il y a Camille Karvel, dite Rec à cause de sa manie de tout filmer, fille des beaux quartiers. Ses parents ont divorcé, elle ne trouve plus sa place dans ce monde qu’elle ne comprend plus et qu’elle tente de déchiffrer en se cachant derrière sa caméra. Elle s’interroge sur les bifurcations soudaines de la vie – « […] cette force aiguisée qui jaillit de nulle part, nous cible et tranche sans crier gare dans la logique de notre histoire. » Sa vidéo a cette force-là, sortie de son contexte, reflet d’une réalité manipulée. Elle attise un feu qui couvait, elle s’en mordra les doigts.

Il y a Asya Baydar, alias Sam, née en France de parents turcs, à laquelle sa mère n’a eu de cesse de répéter de ne pas faire de vagues, de toujours sourire parce que « on n’est pas chez nous ». Alors, ne pas être chez soi signifie n’être rien ? Asya refuse de nourrir ce racisme et de contraindre sa liberté. Elle devient flic, au grand dam de sa famille ; elle croit encore en la justice et est, depuis douze ans, une recrue exemplaire. Son mouvement de pied est mal interprété sur la vidéo, le public s’enflamme, s’insurge contre cette énième violence policière et demande que cela cesse. Asya est le bouc émissaire parfait. Seul l’un de ses collègues, qui était avec elle sur les quais, cherche à se procurer l’intégralité du film, il a compris « que ni Sultanik, ni la police des polices, ni aucun de ces fonctionnaires cravatés engagés sur la pente ascendante de la hiérarchie, ne se donneraient la peine de chercher la totalité du film, preuve de ce qui s’était réellement passé au bord de ce fichu canal, pour tirer Sam du bourbier. Au contraire, elle leur était utile, leur donnant l’occasion de pavaner en hommes de justice et d’équité à moindres frais. »

Il y a Stéphane Jahanhuir Sharif, président de l’association Seconde Zone, qui travaille à réunir les musulmans de France dans un même projet, une chaîne de télévision nationale privée et gratuite, MUZ, où chacun aurait la parole. Dépressif depuis toujours, il se soutient le moral de drogues fortes, ce qui lui jouera un vilain tour lors d’une émission audiovisuelle. Il voit dans la flambée de violences inaugurée par la vidéo un moyen de revenir sur le devant de la scène et attise les braises pour redorer son image. Un opportunisme dont fait également preuve une future candidate à la mairie qui va dans les cités rencontrer les mères éplorées devant leur propre impuissance.

« Propres sur eux, courtois, plus ou moins cultivés, discrètement ambitieux ou discrètement arrivistes […] Les responsables politiques, quel que soit leur bord ou le passé de leur parti, non seulement ne sont plus une solution, mais sont devenus, à cause de leur perméabilité au pouvoir ou leur cupidité, une grande partie du problème. »

Il y a Xiang Hu Liu, ancien cadre dans une usine de cuir synthétique de Wenzhou, qui a subitement mis la clé sous la porte, aujourd’hui livreur et endetté. Jadis confiant et ambitieux, il est, à trente-huit ans, usé et misérable. Sa camionnette de livraison sera brûlée lors de la vague de violences, l’enfonçant plus encore dans la dette et le désespoir.

Il y a les migrants de diverses origines, squattant où ils peuvent, espérant au chaud de leur fraternité, « une misère si noire qu’on la dirait échappée d’un autre temps et jetée telle une sangsue sur la peau d’une métropole européenne du XXIe siècle. »

Danser dans l’arène

Négar Djavadi nous donne à voir un panel complet de l’humanité, pointant les différences, les dissonances. Elle saisit avec finesse le moindre détail pour dessiner des portraits d’une frappante authenticité et nous rappelle avec ce roman superbement mené, entremêlant les vies, que nous sommes tous reliés ; qu’une vision parcellaire entraîne fatalement de fausses interprétations qui peuvent avoir de désastreuses conséquences. À l’instar des personnages, le lecteur ne sort pas indemne de la lecture, ne pouvant s’empêcher de se demander ce qu’il ferait dans de telles circonstances.

Elle pointe l’aspect pervers des réseaux sociaux – « Les réseaux, c’est le miracle de la multiplication des pains ! […] ce système de communication, brut, sans concession, branché sur les faits, donne paradoxalement à la majorité l’excuse d’agir comme elle agit et préfère agir en toute circonstance : se détourner et regarder ailleurs. » Ils rendent à ce point la violence banale que notre monde semble s’enfoncer « dans les ténèbres de l’Indifférence ». Nous vivons dans une société où l’image, qui a valeur marchande, a pris beaucoup de place ; une société qui scénarise les événements avec pour résultat de les rendre illisibles, l’émotion surpassant la raison. Tout se commente, se partage, s’amplifie, se déforme dans de drôles de guerre d’influence. Le mot d’ordre est de faire le buzz. Mais l’instantanéité accrocheuse manque de distance, de réflexion, donc de morale. Benjamin Grossmann en est l’incarnation parfaite, passé maître dans la production de fictions, il connaît tous les codes de la manipulation visuelle et sait le « pouvoir hypnotique du divertissement ». Tout ce par quoi nous passons pour vivre d’autres vies – ce que dit si bien le titre de la série phare lancée par Benjamin, Another Us. Il y a l’arène de l’amusement et il y a l’arène de la réalité et de sa violence.

« Dès l’instant où ils descendent dans l’arène et se retrouvent nez à nez avec la réalité, aveugle, complexe, crue, ils deviennent aussi vulnérables qu’un nourrisson. Quelqu’un peut surgir de n’importe où, n’importe quand, percuter leur vie ou s’en emparer […] et les propulser de l’autre côté. Parmi les voyous et les criminels. »

Une arène où se jouent des vengeances personnelles et des lynchages collectifs, des guerres de sexes, des guerres de genres, des guerres sociales ; et les tensions accumulées font un jour céder le barrage dans une explosion de violences au pouvoir de destruction inimaginable.

Stéphanie LORÉ

.
Négar Djavadi, Arène, Liana Levi, 432 p., 22 €

.

.



Découvrir toutes nos critiques de livres