Instant classique – 22 décembre 1808… 212 ans jour pour jour. Beethoven donne un monumental concert de plus de quatre heures, avec notamment au programme la cinquième et la sixième symphonies : deux mondes différents pour un moment unique, à la fois houleux et champêtre.

Ce (jeudi) soir-là, un grand concert de plus de quatre heures voit la création de plusieurs grands chefs-d’œuvre de l’histoire de la musique, qui, déjà, n’appartiennent plus à leur immortel auteur, Ludwig van Beethoven. On entend la cinquième symphonie, dont le pom-pom-pom-pom initial est sans doute le morceau de musique le plus universellement connu, et aujourd’hui, je vais parler de la sixième symphonie, la fameuse Pastorale.

Les deux symphonies ont certes été créées le même soir, mais elles ont aussi été composées en même temps, et pourtant, ce sont deux mondes différents. D’ailleurs, au départ, la cinquième était la sixième et vice-versa ! Comme la cinquième (quand elle n’a plus été la sixième), la sixième (quand elle n’a plus été la cinquième) est dédiée par Beethoven au prince Lobkowitz et au comte Razumovsky, ses fidèles mécènes qui le défendent contre les multiples cabales montées contre lui (qui n’est par ailleurs pas la souplesse incarnée). C’est le compositeur lui-même, après quelques hésitations, qui lui donne son titre devenu célèbre, la Symphonie Pastorale, qui deviendra d’ailleurs un autre chef-d’œuvre un peu oublié d’André Gide, puisque, Gertrude, l’héroïne aveugle du roman éponyme, entend pour la première fois cette œuvre qui lui décrit une nature qu’elle ne peut voir avec ses yeux et qu’elle contemple donc par les sons.

Lors de sa publication en 1809 chez Breitkopf et Härtel, le titre définitif voulu par l’auteur est : Symphonie pastorale, ou le souvenir de la vie champêtre (plutôt expression de la sensation que peinture). En effet, Beethoven n’aimait pas l’idée d’un tableau musical, comme il l’écrit à plusieurs reprises : « Laissons à l’auditeur le soin de s’orienter » ou « les titres explicatifs sont superflus ; même celui qui n’a qu’une idée vague de la campagne comprendra aisément le dessein de l’auteur. » Ou enfin : « La symphonie pastorale n’est pas un tableau. On y trouve exprimées en nuances particulières, les impressions que l’homme goûte à la campagne. »

Pourtant, il donne des titres à chacun des cinq mouvements, dont les deux derniers s’enchaînent comme dans la cinquième symphonie :
1/ éveil d’impressions joyeuses en arrivant à la campagne ;
2/ scène au bord du ruisseau, pour lequel il inscrit même le nom des oiseaux sur la partition : flûte pour le rossignol, la clarinette pour le coucou, le hautbois pour la caille ;
3/ réunion joyeuse de paysans ;
4/ orage, tempête ;
5/ chant des pâtres, sentiment de contemplation et de reconnaissance après l’orage.

Mais revenons à ce fameux concert viennois au théâtre an der Wien. Quatre heures donc. Les cinquième et sixième symphonies, un air chanté, un hymne et le sanctus de sa messe en ut, le concerto pour piano n°4, une fantaisie pour piano seul, celle pour piano, orchestre et chœur (avec Beethoven au piano). Rien que ça. Ce concert est une forme d’adieu. Beethoven est fatigué des attaques contre lui. Il ne veut pas devenir le nouveau maître de musique du nouveau roi de Westphalie, Jérôme Bonaparte. Il pense donc quitter les lieux. Mais ses ennemis sont nombreux. Aucun chef d’orchestre de renom ne veut diriger ce concert, les musiciens eux-mêmes renâclent et ne veulent pas de Beethoven aux répétitions. Il est donc bien difficile d’éviter les accidents.

En voici un exemple raconté par Ferdinand Ries, l’un des plus fidèles amis du maître, à propos de l’exécution de la fantaisie chorale : « Le clarinettiste, arrivant à un passage où le beau thème varié de la fin est déjà rentré, fit par mégarde une reprise de huit mesures. Comme alors peu d’instruments jouent, cette erreur d’exécution fut naturellement cruellement blessante pour les oreilles. Beethoven se leva tout furieux, se retourna, injuria les musiciens de l’orchestre de la manière la plus grossière, et si haut que tout le public l’entendit. Enfin, il s’écria : « Du commencement ! » Le thème fut repris. Tous allèrent bien et le succès fut éclatant. Mais quand le succès fut fini, les artistes ne se souvinrent que trop bien des titres d’honneur que Beethoven leur avait publiquement donnés et comme l’offense venait d’avoir lieu, ils entrèrent dans une grande colère et jurèrent de ne plus jamais jouer quand Beethoven serait à l’orchestre. »

Malgré ces incidents, le concert est un succès… dont la presse ne dit presque rien. Pas plus que des œuvres nouvelles qui y sont créées. Peu à peu, l’importance fondamentale des symphonies commence à émerger dans les commentaires. Entendant pour la première la Pastorale à Paris bien des années plus tard, Hector Berlioz parlera avec émotion de « cet étonnant paysage dessiné par Michel-Ange ». En voici les deux derniers mouvements enchainés de la Pastorale, le terrible orage et le doux apaisement conclusif, célébrissime, ici dans l’une des plus grandes interprétations jamais enregistrées.

Cédric MANUEL



À chaque jour son instant classique !
Rubrique : « Le saviez-vous ? »