L’annonce vient de tomber ce jour. Après avoir étudié toutes les possibilités et élaboré une douzaine de scénarios possibles, le festival arlésien de musiques du monde déclare finalement forfait. Après deux mois d’incertitudes, la party est remise en 2021. Entretien avec son directeur.

C’est un festival curieux au soleil de la Camargue, un bijou exotique, musical et festif, pointu mais populaire, provençal et pourtant national, pas trop grand, pas trop confidentiel, la juste mesure pour s’y sentir chez soi mais les oreilles ailleurs. En 2019 aux Arènes, l’Algérienne Djazia Satour nous avait ravie ! Dans l’archevêché, l’esquimaude Elisapié nous avait sortie de la sieste tandis qu’au Parc des Ateliers, on avait dansé au son de l’éthio-jazz d’Arat Kilo.

Cette année, au festival Les Suds, Goran Bregovic devait jouer au rythme d’enfer de son orchestre de cuivres et la brésilienne Flavia Coelho, nous faire chalouper en chantant l’ADN de ses racines métisses.

Mais quand nous le rencontrons aujourd’hui, quelques jours après le déconfinement, Stéphane Krasniewski et son équipe viennent de jeter l’éponge d’un festival re-configuré. Et ce n’est pas faute d’avoir étudié toutes les possibilités : pas moins de douze scénarios en sept semaines !

Entretien.

Racontez-nous ces deux derniers mois, comment ça s’est passé…

On a passé deux mois à modifier tous les paramètres. D’abord en tentant de réduire la jauge. Mais avec des concerts de 100 spectateurs pour l’Espace Van Gogh voire 2 500 spectateurs aux Arènes, par où commencer et de combien réduire ? À ce moment-là, nous étions sans cadres… Puis on a décidé de se passer des artistes internationaux : au début, ceux venus hors d’Europe, et finalement même les Européens ! Ensuite, on a compris qu’il fallait tirer un trait sur le public venu de loin : celui des autres régions de France et finalement tous ceux qui habitent à plus de 100 kilomètres… Enfin, on a oublié l’idée même de faire la fête ! Avec la nuit, l’alcool et la promiscuité, c’était ingérable.

Et sur le plan émotionnel, comment avez-vous géré ça ? 

Ce fut un véritable ascenseur émotionnel ! On a connu deux phases. Paradoxalement, au début, c’était assez stimulant d’avoir à inventer sans cadre de nouveaux formats. On se doutait que les grandes scènes seraient interdites. Mais les moyennes ? Cette excitation était stimulée par l’attention portée par les pouvoirs publics pour la diversité des festivals et le rôle pas seulement économique mais avant tout social qu’ils jouent sur les territoires. J’ai trouvé cette phase très intéressante ! Ensuite, nous avons connu une phase descendante, avec des choix plus encadrés, qui ont conduit à la renonciation.

Qu’est-ce qui a eu raison du dernier scénario ? 

Le dilemme était d’offrir une programmation réduite en faisant courir un risque aux festivaliers, aux techniciens, aux artistes. Lorsque le décret est tombé, on a eu la confirmation que jusqu’au 10 juillet, tout festival de plus de 4 999 personnes était interdit, alors que Les Suds devaient démarrer le lendemain, le 11 juillet. Là on a compris que ce n’était plus la peine d’insister. Trop d’inconnues dans l’air… Outre le risque sanitaire, il y avait un risque financier, des dépenses engagées qui pouvaient être perdues. On pouvait mettre en péril jusqu’à notre structure alors que ce festival existe depuis vingt-cinq ans. Mais il y avait aussi un risque important d’image, celui de proposer un format dégradé alors que notre exigence de découvertes a toujours été élevée.

L’annulation d’autres festivals locaux ouvrait pourtant un espace dans le calendrier…

En effet, avec l’annulation des Rencontres de la Photo et de La Feria, il nous semblait important qu’un événement culturel puisse exister à Arles cet été, car notre ancrage dans la région est fort. Mais le décaler tel quel était impossible ! À nouveau, on tombait sur la possibilité ou pas pour les artistes d’entrer dans l’espace Schengen. À cela s’ajoutait la contrainte de diviser les espaces, même ceux en plein air. Est-ce que, pour autant, le public local serait venu plus tard ?

Quelles sont les aides, les soutiens dont vous bénéficiez ? 

Les Suds est un festival indépendant avec des recettes propres à hauteur de 60 % du budget. Les 40 % restant sont à la charge de la ville, de la région et de l’État. Quelle que soit notre décision, ces trois partenaires maintiendront leur financement : c’est un soulagement… Avec les dépenses engagées pour la recherche d’artistes, les frais de communication et l’organisation de quatre-vingts concerts et quarante master-class en huit jours, on espère bien récupérer en 2021 l’investissement de travail réalisé entre septembre 2019 et mars 2020. La SACEM nous soutient également. Ça nous permettra, je crois, de sauver les meubles, de rembourser la billetterie et peut-être même d’honorer certains cachets d’artistes émergents, plus fragiles en début de carrière que les stars confirmées.

Dans ces douze scénarios à géométrie variable, quelle était pour Les Suds la contrainte la plus « folle » à tenir ?

Le pire casse-tête concernait les concerts debout et en plein air. Comment placer un spectateur tous les 4 m2 ? Dit comme ça, ça n’évoque rien, mais en temps « normal », ce sont trois personnes au mètre carré. Selon cette récente norme et les nouvelles directives, il faut désormais diviser par douze ! C’est-à-dire qu’une salle de six cents places est maintenant réduite à cinquante personnes, pas plus. Ça signifie aussi une billetterie divisée par douze. Et comment gérer les buvettes ? Je ne parle même pas de la nécessité d’éloigner les spectateurs de la scène quand il y a des trompettes, car les trompettes éjectent des gouttelettes !

Propos recueillis par Kakie ROUBAUD

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Photographie de Une – Goran Bregovic (© Stéphane Barbier)
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