Le 17 février dernier, madame Aurore Bergé, députée de la République en Marche, a rendu au Premier ministre son rapport sur le thème Émancipation et inclusion par les arts et la culture. Elle invoque comme socle les droits culturels : une bonne nouvelle apparente, mais qui cache une récupération très partiale, donc dangereuse.

Analyse du rapport Bergé sur les arts et la culture (2/4)

Jean-Michel Lucas l’a démontré dans la première partie de notre analyse : la logique des droits culturels a échappé à madame Bergé. Il en tire maintenant toutes les conséquences.
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Elle n’a voulu retenir que le volet compatible avec la démocratisation des œuvres d’art ; elle n’a pas compris l’enjeu politique majeur qui est de reconnaître le droit de chacun d’exprimer son humanité comme condition de sa participation à la vie culturelle des autres, et pas seulement à la vie culturelle des milieux du savoir et des arts.

Elle n’a, sans doute, pas lu la définition de la culture donnée par l’Observation générale 21, ni celle de la Déclaration de Fribourg.

Elle n’a surtout pas compris que cette reconnaissance des identités culturelles des personnes n’est pas un cadeau mais un grand chantier politique pour parvenir à vivre ensemble. Il lui a échappé que, si les droits culturels sont reconnus aux personnes, c’est sous la condition impérative que leur culture fasse humanité avec celle des autres. Chaque culture a des droits autant qu’elle s’engage à enrichir la culture des autres pour leur permettre d’élargir leur liberté de choix, en garantissant leur égale dignité. C’est là le fondement de Déclaration universelle sur la diversité culturelle (UNESCO 2001) que madame Bergé a négligé de lire.

Tel est l’inconnu majeur de son rapport : les droits culturels sont politiquement à comprendre comme des devoirs culturels de « faire humanité ensemble », de « Vouloir vivre ensemble » pour reprendre la formule de Paul Ricœur.

L’oubli des pratiques néfastes

Il faut alors dire clairement que les personnes qui ne remplissent pas cette exigence de faire humanité ensemble ne peuvent revendiquer leurs droits culturels ; le comité PIDESC considère que ces individus ou ces groupes ont des « pratiques néfastes » et violent le droit de participer à la vie culturelle.

Comme j’ai entendu, il y a peu, que les droits culturels justifiaient l’excision des jeunes filles, je m’empresse de citer le paragraphe 64 de l’Observation générale 21 pour marteler que c’est tout le contraire : « Une violation [des droits culturels, NDLA] peut également survenir lorsqu’un État partie a omis de prendre les mesures nécessaires pour éliminer les pratiques portant atteinte au bien-être d’une personne ou d’un groupe de personnes. Ces pratiques néfastes, y compris celles liées à des coutumes et des traditions, comme les mutilations génitales féminines et les allégations de sorcellerie, font obstacle au plein exercice par les personnes touchées du droit consacré par le paragraphe 1 a) de l’article 15 du PIDESC. »

On comprend, alors, que l’enjeu politique des droits culturels est de parvenir à favoriser les connexions entre toutes les cultures qui portent des regards différents sur le monde réel ou imaginé, mais qui acceptent l’humanité des autres. Les identités culturelles entrent ainsi en relation, elles interagissent, empruntent les ressources des autres, se confrontent, s’accordent, se désaccordent, se créolisent… Avec la politique des droits culturels, elles sont continuellement en délibération sur les bonnes manières de faire humanité ensemble.

On le lit très bien dans l’Observation Générale 21 qui demande aux responsables publics, non seulement de favoriser la disponibilité et l’accès aux cultures des personnes, mais aussi de garantir l’adaptabilité, l’acceptabilité et l’adéquation des actions, avec l’espoir que ces interactions fassent relations d’humanité : « Parmi tous les biens culturels, la relation de parenté interculturelle productive qui s’établit lorsque différents groupes, minorités et communautés peuvent librement partager le même territoire revêt un intérêt particulier. »

Trop de désinvolture

On peut maintenant voir comment il serait souhaitable de réécrire les propos de madame Bergé pour éviter la désinvolture dont elle a fait preuve.

Reprenons la phrase évoquée plus haut : « Cette reconnaissance [des droits culturels, NDLA] présuppose que chacun est porteur de culture et que n’importe qui a la capacité à avoir accès à la culture et à l’art, et à participer à la définition et à la mise en œuvre des politiques culturelles. »

Elle devient, après lecture des références qui font autorité en matière de droits culturels : « Cette reconnaissance [des droits culturels] induit que chacun soit considéré comme une ressource culturelle et que n’importe qui doit pouvoir accéder à sa culture et à celle des autres, et participer à la définition, à la mise en œuvre et à l’évaluation des politiques culturelles, dans le respect des droits humains fondamentaux. »

Dommage que la complexité des enjeux politiques des droits culturels ait totalement échappé à madame Bergé.

Je pourrais détailler page par page les faiblesses du rapport en matière de droits culturels. Mais ce serait reprendre à la base les fondements des droits humains. Ce serait répéter ce qui a été fort bien formulé dans les nombreux documents issus du travail de Patrice Meyer-Bisch et de son équipe au sein du réseau Culture 21.

Ce serait, aussi, reproduire quasi intégralement le rapport rendu en novembre dernier au président de la région Nouvelle-Aquitaine sur La prise en compte des droits culturels dans la politique régionale (résumé en ligne) Il me paraît bien inutile de réécrire ici, ce qui a été développé ailleurs, sachant que madame Bergé a eu ce rapport entre ses mains et a négligé de prendre en compte ce qui ne servait pas ses propres conclusions !

À suivre…

Jean-Michel LUCAS

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1/4.
Les droits culturels vus (étrangement) par Aurore Bergé

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Crédits photographiques : Lionel Barbe / Wikipédia